ACF-VLB Bureau de Rennes – Programme d’études 2016-2017

Les identifications : de Massenpsychologie aux Uns-tout-seuls

Après avoir interrogé le fantasme et la pulsion, le bureau de Rennes de l’Association de la Cause freudienne Val de Loire-Bretagne propose de mettre à l’étude, pour cette année 2016-2017, les identifications. Cette question traverse de part en part l’œuvre de Freud, comme l’enseignement de Lacan. Aidés dans notre lecture par Jacques-Alain Miller, il s’agira d‘en suivre la construction et d’en saisir l’actualité.

« L’identification fait lien social, […] et c’est pourquoi Freud a pu glisser sans peine de l’analyse subjective à la Massenpsychologie »[1] : ce concept permet de saisir l’articulation du sujet de l’inconscient à l’Autre comme champ, en un temps donné, une époque, un état des discours. À l’heure de la globalisation, de la remise en cause par le discours de la science et du capitalisme de la transmission et de la tradition, « Qu’est-ce qui reste invariable et qu’est-ce qui change quand l’Autre social fait accueil [de normes nouvelles] ? »[2] Quelles identifications se proposent au sujet ? Et, pour reprendre le titre du séminaire de l’ECF donné l’année dernière par Marie-Hélène Brousse, quelles sont les Identity politics contemporaines [3] ?

Captation imaginaire, réponse symbolique

L’identification est d’abord située par Lacan comme un phénomène par excellence imaginaire. C’est l’époque du « Stade du miroir… »[4], de « L’agressivité en psychanalyse »[5], du moi-idéal, des images et mirages de l’identification narcissique. Elle se verra – à l’instar de bien d’autres concepts centraux, comme le souligne J.-A. Miller – progressivement dégagée dans sa valeur symbolique. L’identification n’est dès lors plus seulement « captation » du sujet par l’image, mais implique les trois registres imaginaire, symbolique et réel.

« L’assise pulsionnelle » des identifications

En 1921, dans le chapitre VII de sa Massenpsychologie, Freud indique que « L’identification est connue de la psychanalyse comme expression première d’un lien affectif à une autre personne. Elle joue un rôle dans la préhistoire de l’Œdipe ». « Simultanément à l’identification au père, ajoute-t-il, […] le garçon a commencé à effectuer un véritable investissement objectal de la mère ». Freud souligne ainsi que le sujet « présente donc alors deux liens psychologiquement différents : avec la mère un investissement objectal nettement sexuel, avec le père une identification exemplaire »[6]. Ces deux champs conflueront par la suite vers le complexe d’Œdipe.

En distinguant Investissement d’objet et identification, Freud vise à articuler « l’assise pulsionnelle »[7] de ce qui « régit de façon déterminante la vie psychique ». S’appuyant sur la clinique, il indique, tantôt, que « l’identification prend la place du choix d’objet » (quand Dora imite symptomatiquement la toux du père, par exemple), ou que « l’identification se fait à l’objet » (homosexualité masculine) ou encore que « l’ombre de de ce dernier tombe sur le moi » (mélancolie), etc. Comme l’indique J.-A. Miller, l’identification se révèle donc « impensable » sinon « sur le fond de la relation d’objet »[8] et de la satisfaction que le sujet y trouve.

La première identification freudienne au père primitif, par exemple, une fois tamponnée par l’opération du Nom-du-Père, « laisse des traces dans les exigences d’un surmoi parfois obscène et féroce »[9]. De même, la toux de Dora, qui relève de l’identification à un trait prélevé sur le père comme objet d’amour, ne laisse pas quitte le sujet de cette marque de jouissance. Enfin, dans son article sur « Le racisme 2.0 »[10], Éric Laurent nous fait saisir, au sujet de la troisième identification freudienne, qu’une foule stable, telle l’armée par exemple, peut comporter en elle-même une exigence de jouissance illimitée, telle celle de la horde… Saisir l’assise pulsionnelle de l’identification peut permettre d’éclairer le reste de l’opération identificatoire.

L’identification « multiple et impossible »…

« L’effacement des grands récits identificatoires et la multiplication des petites histoires mettent en évidence les paradoxes de l’individualisme démocratique de masse »[11] indiquait récemment É. Laurent dans L’envers de la biopolitique, une écriture pour la jouissance.

Les grands repères, comme l’idéal du moi du sujet, ont une fonction essentiellement pacifiante[12]. Ils comblent le manque à être du sujet, répondent à sa division structurale. Quand l’assise-même de l’Autre de la tradition et de la transmission vacille sur ses bases, quand le discours de l’Autre apparaît toujours davantage pluralisé, éclaté, multiple, que devient l’identification ? « Que se passe-t-il lorsque l’inconsistance descend au niveau de l’identification ? »[13] J. Lacan et J.-A. Miller nous donnent, de ce point de vue, des repères : l’idéal apparaît toujours présent dans son exigence, mais ne traite plus la jouissance dont il s’agit[14], laissant toujours davantage le sujet au prise avec sa jouissance autistique, celle des Uns-tout-seuls… « C’est l’enjeu de la proposition de Lacan, souligne É. Laurent : passer d’un régime de l’inconscient fondé sur l’identification, […] à un inconscient fait des équivoques par lesquelles le corps déchiffre le traumatisme en tant que lieu d’où émergent la jouissance et son scandale »[15].

Une cure analytique révèle donc que « tandis que se déroulent les identifications qui ont tramé l’histoire du sujet, […] non seulement l’identification est multiple, mais, surtout, qu’elle est impossible. […] La séparation d’avec l’Autre ne gît pas dans la chaîne signifiante, même réduite à son trognon, il est impossible au sujet de s’identifier lui-même »[16]. Elle permet de mettre le doigt sur ce point, crucial pour le sujet comme pour l’Autre : « Tout ensemble humain comporte en son fonds une jouissance égarée, un non savoir fondamental sur la jouissance qui correspondrait à une identification »[17].

Jean-Noël Donnart

Programme d’étude

30/11. Soirée de la cause à Rennes : Les trois identifications freudiennes. Responsables Géraldine Somaggio et Caroline Simon

11/01. Soirée de la cause à Rennes : L’identification imaginaire. Responsables : Francoise Morvan et Romuald Hamon

28/01. Conférence des échanges à Rennes avec Damien Guyonnet, psychanalyste, membre de l’ECF

01/02. Soirée de la cause à Saint-Brieuc : L’identification symbolique. Responsables : Christelle Auger et Anne Colombel-Plouzennec

04/03. Conférence des échanges à Saint-Brieuc avec Caroline Doucet, psychanalyste, membre de l’ECF, AE en exercice

16/03. Soirée de la cause à Rennes : L’identification comme semblant. Responsables Nathalie Dahier et Aline Brunel

01/04. Conférence et conversation à Rennes avec Clotilde Leguil, psychanalyste, membre de l’ECF. Responsables Jocelyne Cormier et Michèle Le Masson-Maulavé

22/04. Conférence des échanges à Saint-Brieuc avec Sophie Marret-Maleval, psychanalyste, membre de l’ECF

03/05. Soirée de la cause à Rennes : Les identifications, de l’Autre à l’Un. Responsables : Frédérique Bouvet, Cécile Wojnarowski

10/06. Conférence des échanges à Saint-Malo avec Véronique Voruz, psychanalyste, membre de l’ECF, AE en exercice

[1] Miller J.-A. et Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d‘éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 20 novembre 1996, inédit.

[2] Ibid.

[3] Brousse M.-H., « Études lacaniennes, Identity politics », enseignement dispensé dans le cadre de l’École de la Cause freudienne en 2015-2016, disponible à l’écoute sur le site de Radio Lacan.

[4] Lacan J., « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », Écrits, Paris, Seuil, 1966.

[5] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, op. cit.

[6] Freud S., « Psychologie des foules et analyse du moi » (Massenpsychologie), Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1981, p. 167.

[7] Laurent É., « Le racisme 2.0 », Lacan Quotidien, n° 371.

[8] Miller J.-A., Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas… », op. cit, cours du 27 novembre 1996.

[9] Stevens A., « Deux destins pour le sujet : identifications dans la névrose et pétrification dans la psychose », Les feuillets du Courtil, n° 2, mai 1990.

[10] Laurent É., « Le racisme 2.0 », op. cit.

[11] Laurent É., L’envers de la biopolitique, une écriture pour la jouissance, Paris, Navarin/Le Champ freudien, 2016, p. 9.

[12] Cf. Miller J.-A., Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas… », op. cit, cours du 27 novembre 1996.

[13] Ibid.

[14]Ibid., cours du 4 décembre 1996.

[15] Laurent É., L’envers de la biopolitique, op. cit., p. 69.

[16] Laurent É., « La passe et ses restes identificatoires », site de l’École de la Cause freudienne.

[17] Laurent É., « Le racisme 2.0 », op. cit.