Afin de préparer la rentrée des cartels à Rennes, qui se tiendra en présence de Rose-Paule Vinciguerra autour de son livre Femmes lacaniennes, des psychanalystes membres de l’École de la Cause freudienne, hommes et femmes, ont accepté de répondre à quelques-unes des questions que nous nous sommes posées pendant la préparation de ce rendez-vous à ne pas manquer.

Qu’ils en soient ici vivement remerciés !

Aujourd’hui, les réponses de Caroline Doucet et Pierre-Gilles Guéguen.

À lire également au fil de ces interviews, les contributions de l’équipe librairie emmenée par Françoise Morvan.

Bonne lecture et rendez-vous le 15 octobre !

Pour le cartel préparatoire,

Julien Berthomier, Anne Brunet, Noémie Jan, Simon Bouin et Danièle Olive, plus-un.

RENCONTRES AUTOUR DE FEMMES LACANIENNES

Discussion avec Caroline Doucet (Rennes) :

1- Qu’est ce qui fait qu’on dit à un petit garçon « sois un homme » (et non « sois l’homme ») et qu’on ne dise pas à une petite fille « sois une femme » ?

CD : Cette question porte sur la distinction homme/femme et sur l’utilisation de l’article défini devant chacun de ces termes, point que souligne Lacan dans la leçon du 15 décembre 71 du Séminaire … Ou pire.

Dans sa conférence « Féminité », Freud portait son attention sur la distinction masculinité féminité, soulignant les limites de l’anatomie et les impasses de la psychologie en la matière. Lacan reviendra sur ce point faisant valoir l’impossibilité d’établir une série mâle ou femme à partir d’attributs spécifiques, telle par exemple la recherche de « buts actifs » ou « passifs » par l’un ou l’autre sexe. On trouve chez Freud lui-même les limites d’une telle distinction lorsqu’il énonce une moindre capacité sublimatoire des femmes.

Il est plus opérant de répondre à cette question à partir de la logique du fantasme, des structures de la sexuation et de la jouissance. Divers phénomènes, dont le projet d’émancipation des mouvements féministes à l’égard de l’ordre symbolique traditionnel, ont eu une incidence sur la place grandissante qu’occupent les femmes à notre époque. Cela n’est d’ailleurs pas sans susciter, comme le souligne Jacques-Alain Miller dans son cours « L’être et l’Un », une tentative des fondamentalistes à vouloir « ramener l’ordre androcentrique » (cours du 9/02/2011). Quant aux discours du maître et universitaire contemporains aux réponses universelles et conformisantes, ils n’ont que peu modifié les représentations collectives de la différence des sexes, jusqu’ici distribuées selon une norme phallocentrique et marquées par les différences de rôles.

Mais sans doute faut-il rapporter la référence au devenir homme au fantasme qui institue le sujet et ce, quel que soit son sexe. Sur la scène du fantasme s’établit un refus de la féminité et une aspiration à la virilité pour les deux sexes (cf. Cours de J.-A. Miller, op. cit.). La virilité est de l’ordre du fantasme. Elle consiste à combler « la castration fondamentale de tout être parlant […] par petit a ». Ainsi, la logique fantasmatique implique aujourd’hui encore d’un homme qu’il fasse preuve – comme tous les autres hommes – de virilité, qu’il montre qu’il en a.

Côté femme, les choses sont plus complexes. « De tout temps les hommes se sont creusés la tête, écrit Freud, sur l’énigme de la féminité ». Les discours buttent sur la définition d’une identification féminine qui conviendrait à toutes. Impossible de constituer le groupe « femme » si ce n’est à réduire la femme à la fonction maternelle. Le mystère et l’originalité de la position féminine nécessitent, sans négliger pour autant la dimension identificatoire aujourd’hui touchée par la féminisation du monde, d’envisager le rapport qu’entretient le sujet avec la ou les jouissances, ses modes de jouir. De ce point de vue, se pose pour chaque être parlant la question de ce que veut une femme. Pas de norme ni de modèle en la matière, pas d’universel féminin ! Demander à une petite fille de devenir « une femme » reviendrait à glisser vers « comme toutes les autres », impossible de structure. De même qu’il n’y pas de nature qui déterminerait au devenir femme.

2- L’affaiblissement du nom du père serait au principe de la féminisation de l’époque. Comment l’entendez-vous ?

CD : L’époque lacanienne de la psychanalyse est celle de l’inexistence de l’Autre, indique J-A Miller dans son cours « L’Autre qui n’existe pas » (Leçon 1, 20/11/96). « Époque, précise-t-il, de l’errance, des non-dupes ». Les sujets contemporains ne sont plus dupes des Noms-du-Père ni de l’existence de l’Autre. D’où la perte de confiance dans les signifiants maîtres qui organisaient jusqu’alors l’ordre du monde, autorité, devoir, idéaux. Nos contemporains savent – plus ou moins – que l’Autre n’est qu’un semblant. Cela rapproche de la position féminine qui a des affinités avec le semblant et participe de la féminisation de l’époque. Mais J.-A. Miller fait également état d’une « aspiration contemporaine à la féminité » (Cours « l’Être et l’Un », leçon du 9/02/2011). Il propose ainsi de lire les grandes fractures auxquelles on assiste comme « l’ordre viril reculant devant la protestation féminine ». Au déclin du père s’ajoute une crise du viril déjà ancienne mais accentuée par la féminisation de l’époque. Force est de constater la place grandissante des femmes, notamment dans les sphères du pourvoir dont J.-A. Miller a montré qu’il féminise.

3- Lacan fait de la position féminine une position affine à celle de l’analyste. Mais alors, qu’en est-il lorsqu’on est un homme ?

CD : Lacan rend compte de l’affinité entre la position de l’analyste et la position féminine à partir de différents axes. Il évoque notamment une affinité des deux positions à l’égard des semblants ou une proximité relative au fait d’occuper pour l’une et l’autre de ces positions celle de semblant d’objet. Lacan rapproche également cette proximité à la révolte de la position féminine contre ce qui vaut pour tout x, « sa révolte contre un universel paresseux ». De ce point de vue, « un homme révolté contre l’universel, sa position n’est pas sans affinité avec celle des femmes ». Le trajet d’une analyse conduit à destituer le sujet de son fantasme phallique donc à s’approcher de la position féminine. Le pas-tout spécifique à la position féminine est une modalité de sortie à la fin de l’analyse, y compris pour un homme. Comme analyste, un homme peut trouver à se situer comme pas-tout. Que l’on soit un homme ou une femme analyste, « on ne peut pas être analyste en étant institué par le fantasme phallique » (J.-A. Miller, « L’Être et l’Un »). Cela étant, il n’y a pas pour autant de féminisation des psychanalystes.

4- Lacan disait que les analystes femmes sont les meilleures mais aussi les pires à l’occasion, comment entendez-vous cet écart ?

CD : Lacan considère que les psychanalystes femmes sont plus à l’aise à l’endroit de l’inconscient. Les femmes en sont moins empêtrées. Il précise dans son Séminaire « RSI » que les femmes « traitent ça avec une sauvagerie, une liberté d’allure qui est tout à fait saisissante » (leçon du11/02/75) et de citer le cas de Mélanie Klein. Néanmoins, qu’elles soient meilleures ou pires dépend de leur position quant au phallus. Elles sont meilleures si « elles ne se laissent pas étourdir d’une nature anti-phallique » (Lacan, Séminaire du 15 janvier 1980). Une femme analyste doit rester pas-toute relativement à la jouissance phallique. Moyennant quoi elle peut entendre ce qui, relevant de l’inconscient, résiste à se dire. Car les femmes ont structuralement à faire avec ce qui de la jouissance ne relève pas de l’interdiction, de la castration. Cette jouissance pas-toute, indicible, non œdipienne, « réduite à l’événement de corps » (J.-A. Miller, « L’Être et l’Un », cours du 2/03/2001) sur laquelle Lacan invite à se centrer dans la pratique analytique. Cela renvoie à la question de la fin de l’analyse et de la passe. L’analyse lacanienne conduit au-delà de l’Œdipe et de la logique phallique vers l’inconscient réel et la passe clinique convoque le sinthome existentiel qui a orienté la vie du sujet dans lequel s’originent les restes symptomatiques. C’est peut-être pour cela qu’une analyste femme est particulièrement à même d’orienter la fin de l’analyse vers l’inconscient réel. Cela n’empêche pas un analyste homme d’analyser au-delà de l’Œdipe et de conduire une analyse jusqu’à la passe.


Discussion avec Pierre-Gilles Guéguen (Paris, Rennes) :

1- Qu’est ce qui fait qu’on dit à un petit garçon « sois un homme » (et non « sois l’homme ») et qu’on ne dise pas à une petite fille « sois une femme » ?

PGG :
Je ne sais pas si l’on dit encore à un jeune garçon « sois un homme ». Quoiqu’il en soit, le un de « un homme » désigne l’être dans son rapport au phallus, qui est le signifiant qui réfère à une jouissance qui manque et donc un homme se caractérise par un rapport de castration au dit phallus. Ceci fait de lui à la fois un parmi d’autres (tous pareils) et le rend particulièrement manquant. Rudyard Kipling, dans son fameux poème « Tu seras un homme mon fils », répond à cette définition de l’homme comme celui qui supporte stoïquement les coups et les traquenards de la vie… C’est dire que ce qui fait qu’un individu se place dans la classe « homme » c’est qu’il renonce à certaines jouissances, ce qui le rend particulièrement collectivisable par les idéaux et les grands principes. Longtemps la guerre était réservée aux hommes, qui apparaissaient comme tous semblables dans les défilés militaires, mais hiérarchiquement organisés. Ainsi les hommes produisent de l’être en vivant sous la menace de castration. C’est en quelque sorte leur uniforme.

2- L’affaiblissement du nom du père serait au principe de la féminisation de l’époque. Comment l’entendez-vous ?

PGG: L’affaiblissement du Nom-du père a pour corollaire l’affaiblissement de l’autorité et des idéaux. Ainsi il peut être rendu responsable de la « féminisation » de l’époque entendue au sens où l’individualisme de masse accompagne une « montée au Zénith » de l’objet a. C’est-à-dire que l’incitation à la jouissance se fait plus présente sous toutes ses formes, qu’elle est portée par la forme capitaliste du marché appuyée par la technologie issue de la Science qui envahit le lien social et prend la place des anciennes « valeurs » en détruisant les idéaux. Sous ce régime la menace de castration comme effet du semblant phallique tend à s’atténuer voire à disparaître. Les régimes d’identification de ce fait sont davantage horizontaux que verticaux (on se range sous la bannière de modes de jouir communs ou de traits d’identification par le symptôme). Les communautarismes et leurs effets de ségrégation se multiplient. En revanche la frontière entre les sexes devient plus poreuse et leur ségrégation ancienne (supposément « domination » des femmes par les hommes) s’efface.

    3- Lacan fait de la position féminine une position affine à celle de l’analyste. Mais alors, qu’en est-il lorsqu’on est un homme ?

PGG : La position féminine est à l’occasion définie par Lacan comme affine à celle de l’analyste dans la mesure où l’analyste n’opère pas à partir de l’autorité du père, ni comme représentant de « la loi » comme Lacan l’avait d’abord pensé, mais bien plutôt de sa place de sujet soumis à la castration réelle (c’est-à-dire déjà effectuée et non plus menace) qu’on peut encore définir comme une position d’objet a. Est analyste celui ou celle sur qui se transfèrent les fantasmes de l’analysant(e) et qui (homme ou femme) peut supporter de représenter l’objet du fantasme sous sa face de vide. Il ou elle opère à partir de cette position qui, en quelque sorte, permet un transfert de la jouissance en trop de l’analysant. Cette jouissance « en trop » se trouve ainsi « aspirée ». C’est du moins ce que Lacan visait avec l’élaboration de ses formules de la sexuation.

4- Lacan disait que les analystes femmes sont les meilleures mais aussi les pires à l’occasion, comment entendez-vous cet écart ?

PGG : La position féminine n’est pas donnée d’emblée au sujet féminin. (Cf. le célèbre adage de Simone de Beauvoir : On ne nait pas femme on le devient…). D’un côté une femme ne vit pas sous la menace de castration, ce qui rend plus aisé pour elle d’incarner l’objet a. D’un autre, elle peut dissimuler sa jouissance sous la forme de la revendication phallique, soit en restant fixée au père (hystérie) soit en incarnant celle qui a, et c’est la femme toute mère. Le sujet qui, devenu analyste, opère à partir de la revendication phallique dirigera la cure sous le régime de l’identification au père et, de ce fait, ne se trouvera pas dans la position adéquate, d’où la nécessité du contrôle.