Le corps numérique : l’incorporel moderne.

Stellab motion

Franck Poirier est professeur des Universités en informatique à l’université de Bretagne Sud. C’est à la lecture d’un article de Catherine Rollot, paru dans Le Monde, intitulé « Des chiffres et des êtres » que nous l’avons rencontré. L’Interaction Homme-Machine, ihm, qui est un de ses thèmes de recherche de prédilection, nous a particulièrement intéressé. Il connaît aussi Lacan au travers de ses travaux sur la linguistique.

« De la subjectivité dans l’ihm ? »

Le cartel : L’Interaction « Homme-Machine » est un domaine très vaste. Dans son intitulé, il s’agit de ne pas confondre interface et interaction. Pouvez vous définir simplement le champ et les frontières de l’ihm ?

Franck Poirier : L’ihm est un domaine plus vaste que les interfaces. Elle s’intéresse à l’ensemble des phénomènes liés à l’interaction entre les humains et les systèmes interactifs, c’est aussi le domaine de la conception, du développement et de l’évaluation des systèmes interactifs alors que l’interface homme-machine est simplement le composant d’un système interactif en relation avec l’utilisateur (ça peut-être une interface graphique, sonore, tactile…).

« Un Autre de création langagière »

Le cartel : Dans l’article du Monde vous parlez de « smart objects ». De quoi s’agit-il ?

F. P. : Depuis quelques années, on parle d’Internet, des objets. Il s’agit d’objets interactifs communicants. Ils sont également appelés « smart device » pour suivre l’appellation « smartphone ». On dit aussi i-device (pour faire comme ipod, iphone, ipad…). La traduction littérale donne « objet intelligent » alors qu’il n’y a pas vraiment d’intelligence dans l’objet. Un smartphone n’est pas un téléphone intelligent, c’est plutôt un téléphone multimédia, un « ordiphone ». Par facilité de langage, c’est smartphone qui s’est imposé parce que c’est un mot court. De même, on parle maintenant de smartwatch pour désigner les montres connectées. Personnellement, je qualifie ces objets de complexe (beaucoup de fonctionnalités, interface riche, nombreux canaux de communication…) mais pas d’intelligents. En revanche, l’utilisateur lui est intelligent. Ces objets sont des assistants, des aides, des coaches. Le problème de l’intelligence de la machine est un vieux problème qui remonte aux travaux de Turing en 1950 : Computing machinery and intelligence. Sur ce sujet, les débats s’enflamment vite.

« Une machine qui tente d’annuler le réel d’une rencontre»

Le cartel : Quelle fonction donnez-vous à ces « smart objects » ?

F. P. : Ce que je constate, c’est que la machine nous assiste de plus en plus. Certains deviennent « accros ».On ne peut contester que la machine est de plus en plus performante et a de plus en plus de capacité de traitement de l’information. Elle est dotée de plus en plus de capteurs, d’autonomie… mais par rapport à l’homme, elle n’a pas les mêmes capacités de prise en compte du contexte et de communication. Elle ne pense pas et n’a pas de conscience d’elle même, je ne dis pas qu’elle n’est pas capable de raisonnement. J’aime bien la vision de Don Norman qui écrivait dans The Design of Future Things, en 2009 : « Ce n’est pas qu’une question de communication qu’on va résoudre en mettant plus d’intelligence, plus d’automatisation dans nos systèmes. Je pense que les problèmes sont beaucoup plus profonds. Il faut plus d’augmentation, pas plus d’automatisation, plus de facilitation, pas plus d’intelligence. Nous avons besoin de dispositifs qui ne prétendent pas communiquer avec les gens, ils ne le doivent pas et ne le peuvent pas ».

« Des lathouses »

Le cartel : Ces objets mesurent des performances de l’état du vivant. Ne peut-on penser que l’homme peut être tyrannisé par ce chiffrage et le surmoi gourmand sans cesse approvisionné par tous ces dispositifs ?

F. P. : J’ai confiance en la raison humaine. L’automesure atteint vite ses limites quand on a perdu 10% de son poids avec sa balance connectée ou quand on arrive à faire 100km de vélo avec son gps embarqué, on ne va pas beaucoup plus loin, en tout cas pour la plupart des gens.

Il faut savoir que les tracker d’activité (type fitbit, jawbone, smartband…) sont le produit technologique le plus vite abandonné. Beaucoup le range définitivement après 3 mois d’usage. La tyrannie risque de n’être qu’éphémère !

« Mieux jouir »

Le cartel : Que vise la recherche dans le domaine de ces objets connectés? Une amélioration de la performance du corps ? L’ajout d’une fonction au corps ? Cette recherche ne réduit-elle pas le corps à un sous produit, comme déficitaire ?

F. P. : J’ai l’impression qu’il y a une grande partie des chercheurs qui poursuivent les mêmes objectifs depuis cinquante ans, en particulier en informatique, de concevoir des systèmes de plus en plus complexes et performants pour régler les problèmes qui se posent à l’homme et il y a un petit nombre de chercheurs (en dehors des institutions académiques) qui s’intéressent au transhumanisme (l’amélioration des caractéristiques physiques et mentales des êtres humains). Dans les médias, on parle plus des seconds que des premiers car leur projet alimente tous les fantasmes. Les uns ont pour projet le post-humanisme, mais la majorité des chercheurs restent dans le cadre de l’augmentation « raisonnable » : mieux vivre, mieux raisonner, mieux s’organiser. Je ne pense pas que le projet transhumaniste s’imposera à la communauté scientifique.

« Une nécessaire écriture électronique »

Le cartel : Douglas Engelbart a été un grand chercheur et un grand visionnaire dans ce domaine. Il est à l’origine de nombreuses inventions telles le courrier électronique, les fenêtres, la souris … dont nous avons encore des conséquences aujourd’hui. Est ce que l’on pourrait dire qu’une grande partie des progrès en informatique est une conséquence d’une subjectivité, celle de Douglas Engelbart ?

F. P. : Oui Douglas Engelbart était un visionnaire. Son objectif était d’augmenter l’intellect humain pour lui permettre de résoudre les problèmes complexes qui s’offraient à l’homme après la Seconde Guerre mondiale. Ce qui m’inquiète, ce n’est pas vraiment la perte de la subjectivité, c’est la méconnaissance du passé (« Ce n’est qu’avec le passé qu’on fait l’avenir » – Sénèque). La vision d’Engelbart a été alimentée par la lecture des travaux de Vannevar Bush sur Memex (MEMoryEXtender). Je m’inscris, très modestement, dans cette chaîne de chercheurs qui cherchent à augmenter les capacités humaines sans chercher à créer un surhomme ou un posthumain.

« Une séparation possible du corps et de l’objet »

Le cartel : Quels idéaux se trouvent derrière cet appareillage de l’humain fait d’applications informatiques et de machines connectées?

F. P. : Je pense que les idéaux diffèrent entre les transhumantes et les autres. J’ai tendance à croire en regardant ce qui se passe depuis 2000, avec l’explosion des réseaux sociaux, que la conséquence des objets connectés sera principalement une plus grande connexion entre les personnes. Ce qu’il faut réaliser, c’est qu’on passe de quelques milliards de pc dans le monde (ventes en forte baisse, 200 millions prévues en 2017) à des centaines de milliards d’objets connectés après 2020. La recherche a encore beaucoup à faire sur les capteurs, sur l’autonomie des objets connectés, sur la conception des interfaces (souvent mal conçues), sur les technologies persuasives. Comment fait-on pour faire évoluer le comportement sans coercition ?

« Créer un réel semblant »

Le cartel : Faut-il s’attendre à ce qu’on puisse numériser, programmer ce qui est de l’ordre du désir humain, en tout cas de s’en rapprocher au maximum, donnant l’illusion d’un semblable ? Un programme qui à la fois prend en compte les singularités de la personne mais qui y introduit aussi l’hésitation, le flottement, le hasard, le ratage sans y avoir intégré un programme à l’avance qui aurait déjà tracé le chemin d’un résultat qui serait alors attendu ? Siri d’Apple en serait un embryon rudimentaire.

F. P. : Oui, depuis les origines de l’Intelligence artificielle, c’est ce qui est recherché. Donner l’illusion que la machine réponde comme un Homme (cf. eliza, 1964). Ce n’est pas forcément le plus difficile pour un programme d’hésiter, de digresser, de se tromper. Mais répondre comme un Homme, ce n’est pas pour moi se comporter comme un Homme. Il y a aussi des robots clones qui semblent très réussis (voir les travaux d’Hiroshi Ishiguro), mais n’étant pas roboticien, je ne connais pas bien ce domaine, spécialité purement japonaise. L’ex-patron de Siri chez Apple est de mes anciens étudiants à Paris. Je ne pense pas qu’il dirait qu’il y a de l’intelligence dans un assistant vocal comme Siri.

Le cartel : Pouvez vous commenter cette phrase de Lacan : « Qu’un ordinateur pense, moi je le veux bien, mais qu’il sache, qui est-ce qui va le dire ? »

F. P. : Lacan discute du savoir, de la jouissance, de son acquisition et de sa possession. L’ordinateur possède et traite l’information mais peut on dire qu’il construit un savoir et qu’il en jouit ? Je répondrai négativement à ces deux questions.

Le cartel : Je joins à nos échanges, la plaquette de notre congrès et son programme. Qu’avez vous envie de dire à la fois sur le titre de la journée aussi sur les illustrations ?

F. P. : C’est un bon titre, il interpelle avec l’antinomie idolâtrie/haine. J’apporte deux précisions. Je distingue l’informatique corporelle et l’informatique vestimentaire (en anglais wearable computing). La première correspond à l’implantation de capteurs, à la pose de prothèse (c’est l’approche symbiotique) et la deuxième seulement à porter des accessoires, des vêtements connectés. Il y a me semble-t-il un gap entre ces deux « informatiques ». J’aime bien le mot en français du Canada pour selfie, c’est égo-portrait qui traduit bien ce que vous nommez « idolâtrie ».

Je vous transmets une partie d’un texte de Joël de Rosnay qui me semble intéressant par rapport à vos questions :

« Une fusion entre le monde matériel et le monde numérique est en cours où tous les objets vont avoir un prolongement sur Internet. Il est possible que le corps incorpore de plus en plus d’électronique et entre progressivement en symbiose avec le nuage électronique. L’individu devient une cellule d’un cerveau planétaire, le mop, le Macro Organisme Planétaire. Ce dernier ne répond à aucune architecture prévue ou pilotée et se développe sans aucune règle ».

« Pour se protéger de l’envahissement, il ne faut pas attendre une régulation de haut en bas mais aider à ce que chacun prenne conscience de l’inutilité de certaines consommations. Devant cette boulimie électronique, il est sain d’opposer une diététique informationnelle, un art de vivre selon les Grecs. J’avais écris un livre dont le titre était « Branchez-vous ! », je dis aujourd’hui « Débranchez-vous » ! Faire une pause avec cette engouement des connections continuelles est nécessaire. Une info-éthique est à construire sur la même idée que la bio-éthique, car il n’est pas possible de laisser faire n’importe quoi avec l’ADN numérique, l’information numérique ! ».

[1]  https://sites.google.com/site/poirierubs/home/article-le-monde

[2]  http://www.carrefour-du-futur.com/