Soirée Molière en Dol

 

Le mercredi 30 mars dernier, à Dol de Bretagne, le 3e Acte du Cycle « Molière en Dol » — organisé par la Médiathèque, dirigée par Monsieur Sylvain Gaudin —, a bien voulu accueillir un cartel de l’École de la Cause Freudienne pour une rencontre « Théâtre et Psychanalyse » autour du thème : Que nous enseigne Molière sur les passions humaines ? La Municipalité et son Maire — Monsieur Denis Rapinel —, était représentée par Monsieur Jean-Luc Tonneau, le Maire-adjoint au Développement Culturel. Ce cartel était composé d’Alice Davoine, Isabelle Chevalier, Isabelle Fauvel, Agnès Verlingue et Gwénaëlle le Pechoux (la « +1 » du cartel). La partie « Théâtre » était assurée par Henri Mariel — auteur, metteur-en-scène et acteur —, ainsi que par l’actrice et chanteuse Béatrice Templé ; notamment à partir d’une création d’Henri Mariel — Tiberio Foscani ou Le Mausolée de Dom Juan —, une œuvre aussi exquise qu’inspirée, qui se joue actuellement au Théâtre de L’entracte — La Ruche, à Nantes. Alice Delarue, Responsable du Bureau de l’ACF-Rennes, a présenté l’ACF Bureau de Rennes au public, ainsi que les perspectives actuelles de l’Association, avant de lancer la soirée ; Jean-Luc Tonneau avait accepté d’incarner le « Monsieur Loyal » de la soirée et — par ses questionnements habiles —, aura su faire pétiller les intervenants et les acteurs, de même que les autres membres du cartel.

 

Isabelle Chevalier a brossé un Dom Juan qui se soutient de faire « déconsister » l’Autre ; un maître en subversion — non par déviance —, mais par son art de mettre l’accusateur face à ses propres impasses… Dom Juan, pour elle, est le héros d’une tragi-comédie où se joue — « l’allégresse et la détresse d’être en vie » —, tant le « désir de vérité ravageur et brutal » de ce personnage interroge le lien social comme fondé sur des semblants… Jean-Luc Tonneau lui fera dire toute la passion qu’elle put éprouver en ses recherches, notamment à propos de Molière mais aussi de Tirso de Molina — l’inventeur du personnage de Don Juan dans El Burlador de Sevilla.

 

Alice Davoine a été interpellée par le côté « dénonciateur et agitateur politique » de Dom Juan. Elle voit en lui un personnage « moderne » que la parole n’engage pas — serait-ce un psychopathe ? —, non point ; selon Alice Davoine, si Dom Juan enchante par ce que l’Autre veut entendre, c’est dit-elle « l’acte de rébellion » d’un personnage incernable qui, face à cet idéal qu’est la liberté, amènerait chacun à se situer de façon éthique pour jouer sa partition.

 

De par leur jeu vif et inspiré, les acteurs de théâtre — Henri Mariel et Beatrice Templé —, nous ont entraînés dans un vertige de grâce et d’émotions. Henri Mariel est convainquant et même touchant, dans un Dom Juan — terrible et fissuré, tragicomique —, possédé par la passion par laquelle il croit posséder et ce Tibério qui interroge et transcende l’immortalité de l’œuvre. Béatrice Templé est aussi belle que bouleversante — transfigurée parfois —, animée par la force inouïe qu’elle suggère en ce summum de l’Art que les Mozart nommaient Expreßion : pas un mot qui ne soit ressenti, pas un silence qui ne soit vibration de l’âme…

Leurs interventions théâtrales — entrecoupées de discussions passionnées entre les cartellisants et les acteurs — mais aussi avec la salle, d’où fusaient des interventions vives et spontanées —, tant il est vrai que Dom Juan suscite la controverse et la passion, aiguillonne les positions tranchées et incarne le plus incendiaire des sujets de disputatio. Ce Dom Juan du Tibério s’entrelace à celui de Molière, par l’agnostisme rigoureux et sa manière d’oser une vérité plus belle que le vrai — le vibre de la passion —, il ose vivre à ciel ouvert la pensée épicurienne du cher Lucrèce ; pour qui éviter l’amour n’est point se priver des jouissances de Vénus mais « en prendre les avantages sans rançon », et en tirer « un plaisir plus pur que les malheureux égarés »[1].

 

Agnès Verlingue aura interrogé ce qui a poussé Henri Mariel à évoquer les raisons qui lui firent écrire Tibério Foscani ou Le Mausolée de Dom Juan — cette nouvelle adaptation du texte de Dom Juan —, et de là, à nous dire pourquoi, en tant que metteur en scène,  monter et jouer Molière est si important pour lui ; Béatrice Templé, sur une autre question d’Agnès Verlingue, a pu nous dire ses capacités de changer de personnage de façon aussi virtuose que crédible — tout-à-tour Servante, Charlotte, Elvire, Sganarelle, le Mendiant, etc. —, la performance d’actrice lui vient d’une forme particulière d’identification à un trait de caractère essentiel qu’elle a pu saisir dans le personnage.

 

Isabelle Fauvel évoque un Dom Juan par lequel Molière anticipe les Lumières — il ne craint ni Dieu ni père, ni idéal ni blasphème —, elle y voit la prémonition de la mort d’un siècle, voire de la Révolution ; et de fait, dans son Tibério, Henri Mariel fait de la servante une Sybille vaticinant soudain le Ah ! Ça ira, ça ira… D’où qu’Isabelle Fauvel situe un Molière foncièrement non-idéaliste quant à ce nouvel âge, tant le final de Sganarelle — « mes gages ! mes gages ! » —, entrevoit les conséquences du discours de la science : ladite société de consommation… Isabelle Fauvel situe un Dom Juan divisé face aux « dieux obscurs », il ne concède rien de son désir et les affronte ; ce faisant, il fait exister cet Au-delà et ce Commandeur qu’il contre. Dom Juan est soumis à cette loi de la négativité propre au langage et selon laquelle on ne peut détruire que ce qui précédemment …existe.

Et dans le Tibério Foscani d’Henri Mariel, s’il n’est plus question de châtiment immanent, le héros est aux prises avec des remémorations qui le terrifient ; par l’effet d’une obscure culpabilité que l’on devine inconsciente, Tibério est saisit par ces voix hallucinées par lesquelles émerge hurlant son fantasme d’être « puni par le Commandeur ». De ce coffre de cendres brûlantes que traîne Tibério, Isabelle Fauvel a pu dire ceci : « le cauchemar est toujours là, prêt à s’échapper ».

 

Gwénaëlle Le Péchoux aura questionné le point de vue de la femme séduite — c’est le parti-pris de la sensibilité, l’autre face de l’intelligence de l’être en l’Autre —, celui d’Elvire qui, armée de sa révolte inflexible, ironise et avilit le trompeur en dressant immarcescible sa dignité de femme. Pour Gwénaëlle Le Péchoux, Dom Juan donne un peu court de lui-même et ce non-engagement dans la durée lui fait concevoir un homme plus angoissé par ce qui fait l’essence de la féminité. Alors, selon elle, le véritable partenaire de Dom Juan serait …la Mort ; ceci argumenté de par l’horreur qu’il avoue lui-même à — « être captif d’un unique amour » —, tant pour lui cela revient à « s’ensevelir » : « être mort dès sa jeunesse ».

 

Dom Juan fascine car il ne se contente pas de séduire — les femmes adorent et cèdent, face à qui ne baisse pavillon …jamais —, il ose prendre par ce qu’il donne et en cela paie-il le prix de la générosité virile ; cet intrépide affemmé gourmand — tel un « gourmet à plus grande capacité » —, n’a rien du consommateur pingre ou d’un dragueur de superette. Frénétique, il ne s’éternise pas. À chacune il ne donne que pour saisir ce qu’elle ne donne jamais — question freudienne : que veut une femme ?, quoi jouit-elle ? —, las, aucune ne saurait lui dire ce qu’elle ne sait pas mais la transverbère et en son être et en sa chair… De main de femme en main de fille, il appréhende avec une avidité toujours plus pressante ce qui de robe en robe se dérobe encor et en corps. Dom Juan moque la morale — ose la volupté au nom de sa passion pour l’alètheia ou l’avérité-femme —, alors il joue, joue sa vie et au nom de cela pousse tout raisonneur dans le piège rhétorique de la non-résistance ironique… Ne reculant jamais, il défie l’irrationnel — fût-ce divine émergence —, et, face à elle, ose marcher le pas fatal… Là, saisi par la main de pierre, petra/Petrus …pater — car, tel il prenait la main des femmes —, en ce Jugement dernier de cinémascope, comme l’enfant du fantasme freudien de fustigation : …enfin possédé, oui, Dom Juan jouit ! — — — Dans l’étau manu-marmoréen, Juan lâche prise — fulguré par ce qu’il traquait en chaque-Une —, corps et âme il expire ce qu’en fin transfixié …il éprouve[2] : « Ô Ciel, que sens-je ? Un feu invisible me brûle, je n’en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent, ah ! »[3].

 

Isabelle Fauvel, qui animait la soirée avec esprit et pertinence, a bien raison : Dom Juan est un mythe parce que c’est un fantasme ; c’est un héros qui — trahi comme toujours[4] —, par sa mort s’immortalise… Car en effet, le spectateur de Molière ne peut et ne veut croire à cette fin, comme diraient nos plus jeunes : même pas mort !

 

Cette exceptionnel événement culturel a réuni 70 spectateurs en un public attentif — mouvant —, frémissant au rythme des mots et des émois, ces ondes perceptibles que suscite un plaisir à la fois léger et sans mélange. D’ores et déjà, pouvons espérer que ce concept d’échanges entre réalisateurs, acteurs, public et analystes se perpétuera, tant il est prodigue en bien agréables fruitions.

 

Nous ne saurions trop remercier Monsieur Denis Rapinel (Maire de Dol de Bretagne), ainsi que Messieurs Jean-Luc Tonneau (Maire-adjoint à la Culture) et Sylvain Gaudin (Directeur de la Médiathèque), pour toutes les facilités dont nous avons pu bénéficier pour l’organisation de cette mémorable soirée.

 

Daniel Cadieux

 

[1] Lucrèce, « Livre IV », v. 1073-1076, p. 43, in De la Nature, Tome II, Livres VI-VI, Édition : Les Belles Lettres, Paris, 2010.

[2] Daniel R. Cadieux, Don Giovanni, au-delà de la femme — le père…, Édition : HJR-Éditions, 2014.

[3] Molière, « Acte V, Scène 6 », in Dom Juan ou Le festin de pierre.

[4] Jacques Lacan, « Les paradoxes de l’éthique », pp. 370-371, in L’éthique de la psychanalyse — Le Séminaire, Livre VII, Éd. Seuil, Paris, 1986.