back-home-cinéma-annonce-nantes-février2016Un rendez-vous avec la clinique   par Benoîte Chéné

Les rendez-vous « cinéma avec Lacan » menés par Fouzia Taouzari, Rémi Lestien et leurs invités, nous sortent de nos pensées imaginaires. Lacan en parle comme d’un engluement.
Ces rendez-vous ne nous embrouillent pas, ils ne nous en mettent pas plein la vue car ils tiennent un fil ; celui du désir de transmettre. Nous repartons avec en tête un au-delà.

Cela nous met en garde contre ce qui vient à première vue au-devant de la scène. Ceux qui mènent le débat tiennent à nous faire apercevoir pour chacun des films, un envers. « Cinéma avec Lacan » porte bien son nom, nous y avons rendez-vous avec la clinique.

Pour le film de François Ozon, « Une nouvelle amie », le travestissement de David n’a pas fait débat, il a ouvert sur la vérité de la rencontre entre les deux personnages principaux: « Pourquoi Claire qui a un mari, et qui vient de perdre sa meilleure amie Laura, va-t-elle vers David le mari de celle-ci ? »

Dans le film d’Asaf Korman, « Chelli » refuse toute rencontre, et serre férocement contre elle Gabby, sa sœur handicapée mentale, qu’elle veut gérer. Le débat redonne à Gabby sa place de sujet désirant qui aspire à un ailleurs et tombe amoureuse d’un homme, Tom.
On voit alors combien Chelli se tape la tête contre le mur de son choix inconscient.

Ce vendredi 5 février 2016, c’était autour du film de Joachim Trier « Back home », qu’un savoir nouveau à surgi. Dans ce film, on y voit Conrad et Jonah, deux frères d’une même famille, dont les souvenirs, eux, diffèrent. Ce premier point soulevé donne à voir non plus un film sur la famille, mais sur l’histoire des singularités de chacun de ses membres.

C’est à l’occasion d’une exposition sur les photographies de leur mère, Isabelle Reed, grand reporter de guerre décédée trois ans auparavant dans un accident de la route, que Gene, le père et ses deux fils se retrouvent dans la maison familiale.

Le film nous dit qu’« il n’y a pas d’histoire dans un accident de voiture alors les gens s’en inventent une pour trouver une raison, un coupable.»(1) Chacun est donc renvoyé, à sa version des faits, à sa manière d’y répondre.

Le fil rouge du débat, celui du désir nous donne à voir comment les personnages s’orientent, s’embrouillent, face au ratage, que comporte tout acte de parole.

Echo-nantes-Back-home-image1Gene le père est un homme qui devant son désir, renonce. Il renonce à son travail d’acteur, il renonce à retenir sa femme qu’il aime : « je ne peux pas te demander de rester » lui-disait-il à l’aéroport alors qu’elle repartait vers un pays en guerre. C’est lui-même qui, à propos du rêve dont lui fait part sa femme, nomme quelque chose de lui-même, il dit s’y voir « comme quelqu’un de passif ». Quand il parle à Hannah, cette collègue rencontrée après la mort de sa femme avec qui il sortira pendant un temps, c’est pour se dire impuissant. A son fils, Conrad, à qui il n’a pas pu parler des circonstances de la mort de sa femme, il fait porter sa propre impasse : « c’est si dur de me parler ».

Echo-nantes-Back-home-image2Ce fils cadet, Conrad, nous est d’abord présenté sous un angle peu flatteur. Son père nous le donne à voir comme quelqu’un de seul, assis sur une balançoire, casque sur les oreilles et sourd aux efforts de son entourage. Jonah, son frère ainé, lui, le considère comme un adolescent incapable de supporter la vérité et enfermé dans ses jeux vidéo. Pourtant Conrad n’est pas que ça, puisqu’il écrit. Il n’est pas si seul car il veut donner à une fille de son collège dont il est amoureux, ses écrits. Ce grand frère à qui il se confie, lui donne à entendre en retour son mépris. Il lui conseille plutôt de se faire oublier de cette fille qui ne peut s’intéresser à un adolescent comme lui.

Conrad, choisit seul, d’assumer son attirance pour cette jeune femme. Il lui apportera son texte. On le voit hésitant, puis l’acte posé, il se redresse, et court. Il s’élance d’avoir pu compter sur lui-même.

Isabelle, la mère, est une femme que l’on voit uniquement à travers les souvenirs des trois personnages principaux et du quatrième l’amant de celle-ci. C’est une femme aux mille et un visages. La femme nous dit Lacan n’existe pas. Ces quatre hommes ont une manière de la regarder qui nous ouvre sur la question de la division féminine. Dans ces départs et ses retours, elle ne se sent nulle part à sa place. Rattrapée par son travail, où elle côtoie la mort, rien ni personne ne semble venir contenir cette forme de jouissance illimitée. Elle va jusqu’à photographier le corps nu et sans vie d’un enfant qu’on enterre. Cette image insoutenable nous indique qu’une limite vient d’être franchie.

Qui est cette femme ? Chacun s’en souvient en fonction de ce qu’il est. Au-delà de sa disparition, sa mort vient les confronter à l’énigme du désir féminin. Pour s’orienter et maintenir son désir, comment trouver le moyen de mettre à profit son manque ?

Conrad, pour approcher cette fille, échafaude des plans, se rend dans des lieux où il peut la voir, s’imagine être transparent pour l’approcher de plus près. Ce sera finalement son texte, qui lui permettra de poser un acte qui l’engage et le restitue comme sujet de son histoire. « Je vais bien » adressera-t-il à son père vers la fin du film, avant d’ajouter à propos de son frère ainé, non sans une touche d’ironie, « il ne va pas bien en ce moment. »

L’autorisation ne peut venir de l’autre, Conrad s’invente pour ne pas renoncer à son désir.

Benoite Chéné

(1) Extrait de la bande annonce de « Back Home »