« Faire couple : symptôme ou sacrifice ?»
Par Laure Rodier

 

Le cinéma bonne garde et L’ACF-VLB, nous ont invité à une nouvelle soirée « cinéma avec Lacan » ce vendredi 24 Avril 2015, autours du film d’Asaf Korman « CHELLI».

Chelli partage sa vie avec sa sœur Gabby, handicapée mentale. Un amour fou se fait sentir entre elles. Un homme, Zohar, entre dans la vie de Chelli et un trio singulier tente de se former. Mais le couple des deux sœurs s’impose, au fur et à mesure du film, comme une nécessité. Le réalisateur nous donne le ton d’emblée, il ne s’agira pas de bons sentiments, ni d’un sacrifice au nom de l’amour.  

Première scène : Dans un plan serré, des jeunes crient derrière une grille fermée,«[relli]!», «[relli]!» Chelli possède les clefs et le pouvoir d’en user. Elle les libère, le visage impassible. Puis le silence. Chelli est derrière la grille, seule, le regard ailleurs. Son téléphone sonne. L’appel tombe dans le vide. Pas d’intranquillité pour Chelli, mais une routine bien rodée. Lorsqu’elle rejoint Gabby, son visage s’illumine. Oui Gabby l’humanise, sans qu’elle ne s’en rende compte. Persuadée de sa position, que c’est elle qui soigne. Gabby, de son côté, manifeste son désir : sortir! Se dégager de ce foutoir ! Leur couple est à l’image de leur appartement : dérangé et sombre.

 chelli_cinema avec Lacan-nantes-juin2015“Ni le maître, ni la femme ne sont supposés savoir ce qu’ils sont[…] savoir ce qu’il veut, c’est pour le maître comme pour la femme le désir même ”.
(J. LACAN Séminaire XXIV, p.15).

 

Chelli est le maître.

Chelli  sait ce qui est bon pour Gabby,  et le pouvoir « légitime » de s’en occuper. Elle n’entend pas sa sœur, et répète : « elle ne parle pas » lorsque Gabby tente de faire entendre son désir. Ce désir est nié, tout au long du film. Gabby a des souhaits singuliers, parle,  elle est une femme, elle a un corps et  veut jouir. Chelli sanctionne l’infâme, le féminin : « pas bien ! », « non!». Elle voile et rhabille sans cesse ce qui apparaît dans les fêlures de son savoir. Ça se répète, sans jamais changer de cap, elle a les clefs mais reste prisonnière, elle exerce son sadisme, captive d’une jouissance ignorée d’elle-même. Chelli a le pouvoir d’ouvrir les portent mais celles de son désir restent closes.

Des tentatives de coupures

Plusieurs personnages tentent d’opérer une coupure. D’abord la voisine, dont Chelli ignore les mots : « tout va bien » répète-t-elle. Puis sa mère, qui fait irruption sans frapper. Une mère qui a laissé son rôle à Chelli. Elle dérange, d’abord Chelli, en lui apportant des semblants de féminité par des conseils et des chaussures. Puis Gabby qui la frappe et la fait saigner, lorsqu’elle s’approche d’elle, comme d’un animal, avec de la méfiance et de tendres insultes. Ensuite, L’éducatrice du foyer de jour, qui comprend d’emblée que ce n’est pas Gabby qu’il faut ménager lorsqu’il est l’heure de se séparer. N’intervenant pas trop, pour ne pas rompre le lien. Et enfin, un homme : Zohar, surpris de cette rencontre avec une femme qui va droit au but, qui le laisse entrer dans sa vie, et ne consent que péniblement aux  tentatives de cet intrus qui tente de mettre un peu d’ordre. Un trio possible se dessine et les tableaux s’illuminent, s’ouvrant vers l’extérieur. Mais finalement, Chelli rejette ses clefs, et le huis clos redevient sombre.

Une partenaire-symptôme.

Chelli touche, caresse, se mêle au corps de Gabby, elle en demande encore et encore. Sans cet autre corps, Chelli est perdue.  Avec Zohar, la rencontre rate, elle se donne mais n’y est pas. L’intranquillité se fait sentir auprès de cet homme, elle ne peut pas dormir et Gabby fait bouchon. Chelli  fait sans Zohar, ne lui suppose aucun savoir.  A cet homme, elle ne demande rien. Elle l’a choisi mais aurait pu  choisir  n’importe quel autre, comme le montre la scène de leur rencontre, où son regard est d’abord orienté vers l’homme à sa droite. Il suffit d’un mot, d’une attention pour que son regard change de cap, et elle y va décidée, sans voile, sans détour, ni mascarade. Elle se lie à Zohar mais sa libido est ailleurs. Gabby et Chelli remplissent l’écran de leur corps à corps alors que Chelli et Zohar restent séparés. Gabby est son vrai(e) partenaire – avec elle, Chelli fait symptôme, grâce à elle, elle a une place, une fonction, une direction, un corps. Peu importe le  prix! 

Chelli2-cinéma avec Lacan-nantes-juin2015Le moment de vérité

Des larmes coulent sur les joues de Chelli, elle voit la vérité : Gabby fait couple avec un autre,  désire ailleurs.  Ce qu’elle préférait ignorer, s’impose devant-elle : un amour au-delà de la jouissance.   Chelli voit, Chelli comprend. Le spectateur espère un changement de cap … Mais aucune rectification subjective ne se produit.  Elle choisit d’ignorer et de garder la main sur son objet précieux. Prisonnière d’une douleur exquise, qu’elle ne peut sacrifier, même par amour.

Entre fiction et réalité : un faire couple opérant.

Ce film est né de la rencontre entre Liron Ben-Shlush (Chelli) et Asaf Korman. Il est inspiré de la vie de cette femme et de sa relation avec sa sœur, handicapée mentale. Voilà une rencontre qui semble opérante ! Cet objet montre ce que « faire couple » peut avoir de sinthomatique. Quelque chose se noue entre fiction et réalité – Un traitement de la jouissance  à travers un regard,  une écriture ?

Le titre original de ce film est « At il Layla » : « près d’elle ». Oui, Chelli a un besoin impératif d’être près de Gabby mais Asaf Korman a probablement su être près de Liron Ben-Shlush pour l’amener à se séparer d’un bout de  jouissance  et   le sublimer à travers  le 7ème art.