Echos – CINEMA AVEC LACAN

« Pas comme des loups » de Vincent Pouplard

Le désir singulier du metteur en scène Vincent Poupard a permis la rencontre de deux jumeaux qui vivaient aux marges de la grande ville.  La réalisation d’un beau film Pas comme des loups est l’écho de cette rencontre. L’équipe du film ayant invité l’ACF à animer un débat autour de l’une de ses projections au cinéma Le Concorde, nous avons eu la chance de pouvoir débattre avec la productrice et le monteur le mercredi 12 avril. Une salle pleine (certes petite mais le cinéma a été obligé de refuser des entrées) n’a pas boudé son plaisir de saisir comment Vincent Poupard a réussi à capter les singularités de quelques jeunes – véritable acte cinématographique dont on a pu approcher les secrets d’écriture.
Vous trouverez dans cet article trois textes vifs et précis qui vous donneront un écho de cette très belle soirée!
Remi lestien
Responsable des soirées cinéma avec lacan pour le bureau de l’ACF-VLB Nantes-Saint Nazaire

Echo du documentaire « PAS COMME DES LOUPS »

par Solenne ALBERT

C’est sous l’accent du désir que s’est déroulée cette soirée au Concorde, ce mercredi 12 avril ! Désir de Solen Roch tout d’abord, de nous faire partager son enthousiasme pour ce documentaire, authentique et original : « Pas comme des loups » ; véritable plaidoyer pour le droit à la singularité ; nous la remercions vivement de nous avoir parlé de ce documentaire et donné envie de le découvrir !
Désir du réalisateur, Vincent Pouplard, d’amener chacun à s’interroger sur ses préjugés et à porter un autre regard sur ces « exclus de la société » que sont Roman et Sifredi, deux frères de vingt ans, qui ont fait de leur mode de vie « anti système » un véritable choix.
Désir de Régis Noel (monteur) et Emmanuelle Jacq (productrice) qui étaient là, mercredi soir, pour nous raconter avec générosité l’aventure de ce documentaire.
Et désir de Roman et Sifredi eux même, puisque c’est eux qui, après avoir rencontré la caméra de Vincent Pouplard, lui ont demandé de les filmer. Ces deux frères se définissent par la négative : sans travail, sans logement fixe, sans femme, … sommes-nous des hommes ?
Vincent Pouplard les a rencontrés en 2012 ; ce n’est qu’en 2014 que commence le tournage qui durera plus d’une année, nous ont expliqué, lors du débat qui a succédé au documentaire, Emmanuelle Jacq et Régis Noel.  Ce documentaire s’est donc nourri d’une longue période de rencontre, puis de tournage, et cela se ressent dans les dialogues car les deux frères se livrent avec authenticité. Sur leurs questionnements, leurs doutes, leurs choix : « Il y a plein de choses que l’on ne sera jamais… on ne sera jamais comme tout le monde… on ne sera jamais quelqu’un, c’est quoi être quelqu’un… on n’aura jamais un métier…. »
Fouzia Taouzari, qui animait le débat avec Remi Lestien, a souligné l’évolution des deux frères, au fur et à mesure du tournage : Au départ, ils étaient dans le paraître, la mise en jeu du corps. Puis, le fait que le réalisateur coupe la caméra à chaque fois qu’ils étaient dans la monstration a fait interprétation pour eux, il y a eu coupure et mutation subjective : ils se sont mis à parler. Ils sont passés d’un « se faire regarder » à un « se faire entendre ». 
Ce qui m’a touchée, c’est à quel point ces deux frères, et leurs amis proches, que filme Vincent Pouplard, se montrent appliqués dans chacun des gestes de leur quotidien : pour faire leur ménage, dessiner, choisir avec goût le fruit qu’ils vont manger, ils ne sont en effet vraiment « pas comme des loups ». Cette vie « hors norme » connait ses règles et son organisation, ses habitudes, etc.…  Et si – nous pouvons le supposer- il y a des moments difficiles, la caméra les voile : « on effleure la dureté mais on n’y est jamais », a souligné Fouzia Taouzari.
C’est le fruit d’un véritable travail de confiance et d’un lien de parole très fort avec les deux frères, nous a expliqué Régis Noel : le réalisateur a montré les images aux jeunes au fur et à mesure et le film s’est construit en commun, ce n’était pas un travail sur un ordinateur, « on discute des jours et des jours ensemble puis on refait un puzzle ensemble, c’est vraiment une discussion. » Et si les jeunes avaient, au départ, un rapport à la caméra compliqué, où ils voulaient mettre en avant leur corps, le réalisateur est vraiment allé chercher autre chose. « Tout le travail du réalisateur a été de faire en sorte qu’ils prennent possession du film. »
Et je trouve que c’est vraiment ce à quoi l’on assiste dans ce documentaire : à une véritable naissance à la parole. Des sujets émergent, se livrent, découvrent le plaisir de parler et que l’on s’intéresse à ce qu’ils ont à dire. Et leur parole devient l’objet précieux de ce documentaire. Alors qu’ils étaient, au début du documentaire, sérieux, préoccupés de leur image, ils se mettent à sourire, rire, prennent plaisir à essayer de dire leur singularité. Régis souligne qu’il y a un moment magique où ils prennent la caméra. Ils se filment eux-mêmes. Ils s’interrogent entre eux : « Et vous monsieur, qu’est-ce que vous voulez faire dans la vie ? » A partir de là, c’est parti. Il y a un avant et un après, une césure. Il y a, à partir de là, une véritable préoccupation de définir son être par rapport à la société et une préoccupation d’arriver à se définir malgré leur choix d’être libre, a remarqué Fouzia Taouzari. « Ce sont des didacticiens » a souligné Eric Zuliani : « On vit le moment présent, pas de calcul », expliquent les deux frères. C’est une sorte de Carpe diem.
Une femme dans la salle prend la parole : « On ne ressent pas la délinquance dans ce documentaire, il y a beaucoup d’humanité, de culture, j’étais loin d’imaginer cela d’un milieu de délinquants, c’est plein de délicatesse. » Une autre poursuit : « Malgré un parcours difficile, il n’y a pas de plainte, ces jeunes ne se présentent jamais comme des victimes. » Régis Noel confirme que ces jeunes ont fait de ce mode de vie un choix que la caméra leur permet de subjectiver : « Ils regardent la société et ça ne leur fait pas envie. » Ce que souligne Eric Zuliani : ces enfants abandonnés par le système scolaire s’excluent et ils choisissent. On voit que l’école n’est pas la seule solution. 
Solen Roch souligne que le réalisateur a permis qu’un lien à l’autre se fasse, alors qu’ils prenaient le chemin de s’isoler de plus en plus du monde. Un plan du documentaire les montre, face à la mer alors qu’ils s’interrogent : « comment on fait pour se raccrocher ? »
La réponse est dans ce documentaire poignant : on se raccroche à une rencontre, on se raccroche parce que quelqu’un a eu, un jour, du désir pour vous, et que ce désir est solide et sincère. C’est ce que démontre toute l’équipe de ce documentaire, qui s’est investie et a noué de véritables liens d’amitiés avec ces jeunes, amitié qui se poursuit depuis plus de cinq ans. Le film est, en soi, cathartique.
« Le succès de ce documentaire n’était pas prévu », nous a confié Emmanuel Jacq, lors de l’échange-discussion avec la salle. Au départ, il devait être utilisé dans les hôpitaux de jours, etc… Maintenant, il a obtenu un prix, passe en salle, reçoit de très belles critiques dans de nombreux journaux : Le monde, Libé…
Nous souhaitons à ce documentaire et à toute l’équipe qui le porte de poursuivre une très belle aventure, pleine de succès et de surprises !

Faire un film

Par Solen Roch

« Pas comme des loups » est un film qui fait de l’effet et fait parler de lui, c’est un fait! Quel est donc le ressort de cet effet, et de cette envie d’en parler qui nous anime, spectateurs enchantés, comme ceux qui ont oeuvré à sa réalisation? Emmanuelle Jacq (productrice), et Régis Noël (monteur) sont venus nous parler des désirs dont ce beau film est né et des éléments de sa fabrication.
C’est un film qui relève d’« une démarche documentaire écrite », dit Régis Noël, « au montage, on refait un puzzle ». Nous serons pris dans une composition qui prend ses libertés vis-à-vis de tout récit narratif.
Lors d’un atelier vidéo à la PJJ, Vincent Pouplard (réalisateur, au souffle foucaldien) rencontre le jeune Sifredi, qui lui présentera ensuite son frère Roman (interprètes tous les deux). Cette rencontre ne sera pas sans conséquence. Un désir, faire un film, se noue entre eux. Il sera dédié « à toutes les graines de crapule ici ou ailleurs et à leurs justes rebellions ».
Le dispositif de tournage va les suivre et s’inscrire dans un mouvement de marginalisation, par lequel Roman et Sifredi sont à la recherche d’un lieu, « un endroit à [eux] », où être « mieux calé ». Une place au soleil. Du garage, à l’école désaffectée, à la cabane en forêt, ce déplacement ne se fait pas sans la ponctuation du regard de Vincent Pouplard. C’est au cœur de ce paradoxe que va se déployer toute la richesse créative du film.
 « On est où là ?» demande le réalisateur qui s’entend répondre : « A l’endroit ! A l’envers de l’envers !(…) Et le chemin c’est par là ! ». Nous voilà embarqués dans ce chemin où le lieu est le langage.
La raison d’une révolte s’annonce dans le titre : une métaphore, refusée, qui en appelle une autre, pour ne pas les retenir dans une assignation. « Nous sommes les rebelles, nous ne nous laisserons pas prendre »[1], se propose en musique mais ce ne sera pas le dernier mot. Qui sont-ils ? La question est ouverte, où loger son être ? En donnant à chacun des deux frères et à leurs amis leur valeur d’énigme, de mystère, « la place vide de notre ignorance »[2] se trouvera dans le film située, visée.
 « On sera jamais mort (…) On sera libre ». Ce n’est pas un éloge de la liberté ni une volonté de libération, mais de respiration qui semble animer ce film : une « juste rébellion », partagée des deux côtés de la caméra, contre « l’imposition du signifiant »[3]dont a parlé Jacques-Alain Miller, dans l’orientation de la prochaine journée de l’Institut de l’Enfant. Le film sera un lieu d’indétermination.
En leur montrant au fur et à mesure les images qu’il filmait, le réalisateur les a impliqués dans l’écriture du film. Roman et Sifredi ont pu voir lorsqu’ils attrapent son regard, lorsque celui-ci s’attarde, et lorsqu’il coupe la caméra (lors de démonstrations de performances par exemple). Ces coupures leur indiquent avec une élégance décidée, ce qu’il veut et ne veut pas filmer d’eux, acte qui ouvre la possibilité du film. Eux-mêmes ont pu saisir la caméra et faire entre eux, une mise en scène dans la mise en scène : « Parlez-moi de vous. Comment le voyez-vous ? ».
Il s’agira alors de « savoir parler ». C’est avec textes vifs et clamés, rimes stylo à la main et jeux de mots amusés, qu’ils se présentent, décidés à bien jouer leur rôle. Aussi, ils se laissent filmer dans leurs silences, dans les gestes du corps, l’attention qu’ils y portent. Ils sont beaux, dans le regard de Vincent Pouplard.
Sans forcer le spectateur à déciller son regard sur ce qui est là situé, la beauté du film voile, dévoile, et nous mène sur un fil poétique, jusqu’au point aveugle où rien dans le langage ne garantit la définition de notre être, qui est toujours hors champ, hors normes, en marge, en « flagrant délit », dirait-on avec Sifredi. Nous voyons Roman lui, face à l’océan, à l’impossible de « s’isoler vraiment ».
Ce film est comme une « plage de poésie »[4].  Voir « Pas comme des loups » au cinéma relève alors d’une expérience, par laquelle nous éprouverions, captivés dans le filet du film, notre propre exil du continent du langage.
« Il ne faut pas confondre vivre sa vie et vivre ses rêves », dit Roman. « Alors, qu’est-ce que vous faites pour ne pas confondre ? » leur demande Vincent Pouplard qui les prend au mot. Se cerne aussi dans le film, le lieu d’un certain désœuvrement. Que veulent-ils ? « Il n’est pas question d’envie…je vis le moment même… et c’est tout. Je suis là ! »
Comme tentative de donner structure de fiction, ce film nous enseignerait alors sur le rapport du sujet à son être, et au désir. Touchant ainsi au réel, il se présenterait « comme la matérialisation la plus vive de la fiction comme essentielle »[5], essentielle pour se saisir de son désir. A voir !
[1] Les rebelles, Bérurier noir, repris par Mansfield TYA.
[2] Jacques Lacan, Le désir et son interprétation, p326
[3] Jacques-Alain Miller à l’Institut de l’Enfant le 18/03/17.
[4] Jacques-Alain Miller, Un effort de poésie.
[5] Jacques Lacan, Le transfert, p46.

« Pas comme des loups », de Vincent Pouplard.

Projection au cinéma le Concorde à Nantes, le 12 avril 2017. Débat organisé par le bureau de l’ACF-VLB de Nantes et animé par Fouzia Taouzari et Remi Lestien, pour « Cinéma avec Lacan »

Par Benoîte Chéné

« Pas comme des loups » de Vincent Pouplard est le fruit d’une rencontre à la P.J.J. en 2008, entre le réalisateur et l’un des adolescents du film. Dans ce documentaire, on y entend Roman, son frère jumeau Sifredi, et ceux qu’ils croisent le temps d’un squat, d’une partie de foot ou d’un repas.
Les deux frères jumeaux ne veulent pas du système. Ce pas de côté, cet écart qu’ils maintiennent entre eux et le reste du monde leur permet de construire et d’avoir un endroit à eux. Ils posent comme postulat : être libres. Pour eux, pas de répit. Il s’agit de trouver où se loger, de rendre habitable une ancienne école, ou un immeuble abandonné. On les voit, ranger, nettoyer, avec des gestes très précis. Quand ils se réfugient dans la forêt c’est pour y construire des cabanes.
A un moment du film, ils évoquent un squat dont on les a délogés, c’était l’été. Ils ne sont pas sans voix et à cela ils répondent que l’été on y est mieux dehors. Ils ne sont pas sans loi : « nous avons bâti nos droits ».
Ces adolescents nous font entendre leur lien singulier à la langue. Ils ne se laissent pas faire. Ils la tordent, la font parler : « Je ne souhaite que la paix à l’endroit ». De cette langue, ils s’en servent pour argumenter, pour ne pas être d’accord, pour crier, pour la faire chacun à son rythme. Ils s’interrogent, ne reculent pas devant la complexité qu’impose l’existence pour tout être parlant : C’est quoi être quelqu’un ? Ils trouvent un moyen d’y répondre : ils ne seront pas : footballeurs, célèbres, hommes politiques….
« Pas comme des loups » s’est prolongé après la projection grâce au bureau de l’ACF, de Fouzia Taouzari et de Remi Lestien qui animent les débats « Cinéma avec Lacan ». En effet, ils ont accordé à la productrice, Emmanuelle Jacq et au monteur, Régis Noel, le temps nécessaire pour déplier ce qu’implique l’éthique d’un tel projet. Choisir de faire entendre la complexité de ces jeunes, cela implique de ne pas tout filmer, de ne pas tout montrer. Il faut faire des choix. Quoi garder ? Quoi couper ? Pour y répondre, le travail d’équipe engage chacun, y compris les jeunes. C’est cela que le débat a permis de mettre en exergue : dire, ce n’est pas tout dire. A chacune des questions du public, l’équipe répond avec prudence et pudeur. En effet après le débat, on ne connait toujours pas les délits pour lesquels ils ont été condamnés, on ne connait pas davantage l’histoire du fils que Roman évoque, on n’en sait pas plus sur leurs familles respectives. Toute l’éthique du film est là, « Pas comme des loups », c’est comme une rencontre : on ne s’y attend pas.

Responsable de pôle : Solenne Albert – Email : solennealbert@hotmail.fr

L’Association de la Cause freudienne a pour objet l’étude de la psychanalyse et l’insertion de la psychanalyse dans la cité. Le bureau de Nantes-Saint Nazaire propose cette année des Conférences (organisées avec la Section Clinique de Nantes), les Soirées d’étude de la psychanalyse, les Rencontres cinéma-psychanalyse.

Par ailleurs, il aide à la formation et soutient le travail des Cartels (petits groupes de travail) de l’École de la Cause freudienne, ainsi que les activités des groupes du Champ freudien : Centre Interdisciplinaire de l’ENfant CIEN et Centre d’Etude et de Recherche sur l’Enfant Dans le discours Analytique CEREDA, ainsi que le Séminaire de recherches psychanalytiques de l’École de la Cause freudienne.