Echos de la Soirée « Initiations »

Vers les 47è journées de L’ECF

« Apprendre Désir ou Dressage »

Chers collègues,
Vous trouverez dans cette newsletter quatre échos-flèches de la soirée « Initiations » du jeudi 1er Juin qui nous a permis d’explorer avec vivacité le thème des prochaines journées de l’ECF: « Apprendre, désir ou dressage ».
Nous vous en souhaitons une bonne lecture!

Solenne Albert
Responsable du bureau
ACF-VLB Nantes – St Nazaire

Apprendre de l’étrange(r)

Par Karine Soubaigné

Jeudi 1er juin 2017, l’ACF Nantes nous conviait à une soirée « Initiations », dans la perspective des prochaines journées de l’ECF sur le thème « Apprendre, désir ou dressage ».
La soirée s’ouvrait sur une séquence Cinéma, avec la projection du court-métrage d’Ollivier Briand « Maîtresse », suivie d’une table ronde en présence du réalisateur, qui est aussi enseignant.
Le titre fait résonner l’équivoque: la figure de la maîtresse, consacrée à son travail, confinée dans sa classe, se double d’une figure de femme, qui désire ailleurs: d’abord c’est le jeune Angelo qui rêve d’unir son père, veuf, et sa maîtresse. Elle-même se prend alors à rêver de cette rencontre, et fait de cet italien qu’elle ne connaît pas l’objet de ses fantasmes. Ce désir l’anime, inspire son travail, embarque la classe entière dans l’étude de l’Italie! C’est dans ce rêve même, dans cette place laissée vide que peut se loger pour les enfants le désir d’apprendre.
Jusqu’ici tout va bien!
Mais la rencontre ne se produit pas, la maîtresse reste seule avec son fantasme, l’enfant est réduit à être l’instrument qu’elle utilise pour atteindre le père, en vain.
L’enfant sera sacrifié sur l’autel de ce rêve éperdu. A la fin du film, lorsque l’enfant chute sous ses yeux, il n’est plus que ce qui reste de ce désir sans limite, qui se révèle sur le visage grimaçant et grotesque de la maîtresse dans sa robe de clown. La légèreté du désir et de l’amour, qui transportaient la maîtresse et sa classe au début, poussés trop loin, nous font glisser vers l’angoisse finale.
Ollivier Briand parle du métier d’enseignant comme « d’un métier étrange, dans un monde étrange », à propos notamment de cette figure du maître, seul adulte régnant sur un groupe d’élèves pendant toute une année. Libre de projeter sur eux ses fantasmes inconscients, libre d’ignorer ses pulsions derrière les matières qu’il transmet, libre de croire qu’apprendre consiste à délivrer des contenus évaluables et objectifs. Alors que le film nous révèle que la vérité est ailleurs: apprendre se noue à la grâce du désir; c’est dans la relation de l’enseignant à ses élèves que du savoir se fabrique; l’objet de l’enseignement est secondaire au désir qui le supporte; et le maître peut être vecteur de ce désir tout comme il peut l’écraser sous sa volonté de jouissance.
J’ai été particulièrement sensible à cette notion d’étrangeté, féconde et enseignante, si on l’appréhende sans vouloir la réduire. C’est ce que ce film arrive à cerner je trouve. On apprend de l’étrange, de l’étrangeté, même et surtout peut-être lorsqu’elle est inquiétante. C’est ce que cette soirée m’a appris. Mais n’est-ce pas une autre façon de dire que l’on a besoin de l’autre pour apprendre, de l’étranger, de toutes les figures de l’altérité, y compris celles de « l’unheimlich »?

« Maitresse » – Femme

Par Aurélien Bomy

Le jeudi 1er juin 2017 s’est tenue, à Nantes, la soirée « Initiations » organisée par le bureau nantais de l’ACF-VLB, en direction des 47èmes Journées de l’ECF « Apprendre Désir ou Dressage ».
La séquence « cinéma » par laquelle démarrait cette soirée, avec la projection du film « Maitresse » et une conversation publique avec le réalisateur Ollivier Briand, également enseignant en école primaire a été particulièrement enseignante, puisque nous avons pu y saisir comme l’indiquait Lacan que l’artiste nous précède[1] et y être saisis instantanément des bouts de savoir qui surgissent par surprise, de cette rencontre.
Ollivier Briand nous a initiés à l’univers de « ce métier étrange : institutrice » et au monde de l’école qu’il connait bien. Il témoigne avec passion de l’expérience singulière qu’il a de ce « métier féminin », et de son intérêt particulier pour la complicité dans les relations maître-élève, pour les ratés qui y surgissent et l’idolâtrie des élèves de l’icône de l’institutrice. Il a notamment tiré de cette expérience que « l’on commence vraiment à lire quand on peut faire mine de lire ». Aussi, dit-il parfois à ses élèves « quand tu ne sais pas, tu inventes ! »
« Maitresse » n’est pas un documentaire. C’est une fiction qui met en scène et traite de l’intime de la relation entre une enseignante et un élève de sa classe : Angelo.
Le parti-pris d’Ollivier Briand s’oppose à un cinéma de « réalisme naturaliste », nous a-t-il expliqué. Aucune idée de neutralité, ni de soustraction du regard de la caméra à la situation n’anime sa démarche cinématographique. De même, sa direction d’acteurs le conduit à affronter la subjectivité des comédiens. Ses choix en font un réalisateur engagé, manifestement orienté vers le réel, vers le réveil.
Le tranchant de ce positionnement, de l’angle de la caméra et des coupes du montage fait apparaitre l’envers de la figure de l’institutrice « maternelle » animée de l’idéal et de la bonne volonté d’apprendre à l’enfant. C’est ce que nous avons appris de l’échange-discussion qui a succédé à la projection du court métrage. Nous entrevoyons Médée surgir dans l’instant du choc d’une chute qui cogne et réveille le spectateur du rêve de la bonne institutrice.
L’enseignement, du côté du dressage, c’est avoir l’idée que l’on va apprendre à l’Autre, ou apprendre de l’Autre.
Du côté du désir, c’est apprendre de soi même avec quelques autres.
Le mot « Initiations », titre retenu pour cette première soirée orientée vers les Journées de l’ECF, a la même racine latine (initiatio, initiare) que le verbe « initier » et que le mot « initiative ». Il fait résonner la dimension du début, du démarrage, du commencement, du lancement. Il implique un pas à faire, un engagement du corps, de prendre parti, de faire un choix, de prendre le risque d’y perdre quelque chose.
Apprendre, c’est une rencontre, cela ne se programme pas à l’avance. C’est ce que j’ai retenu de plus marquant lors de cette soirée, grâce à la rencontre avec les différents invités. Programmer ce que l’on va apprendre est de l’ordre de l’impossible. L’enseignement est un métier de l’impossible. On peut, bien sûr (et on le doit dès lors qu’on le peut) programmer, prédire, faire le pari que l’on va apprendre quelque chose, comme on programme un film en salle. Mais on ne sait pas ce qui se produira, ni s’il se produira quelque chose. Cela n’a chance d’aboutir que si ce n’est pas certain, si ça reste une possibilité, une éventualité et non une obligation ; comme un pari. En aucun cas l’on ne sait à l’avance ce que l’on va apprendre. Ce que nous saurons éventuellement après, nous ne le savons pas avant.
Apprendre c’est une rencontre, un saut vers l’inconnu.
[1] « […] le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position […], c’est de se rappeler avec Freud qu’en la matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie » Jacques Lacan, « Hommage fait à Marguerite Duras », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 192 et suite.

Aux Actes etc…

Par Cyril Sautejeau

Pour cette soirée préparatoire aux journées de l’ECF « Apprendre, désir ou dressage », il a fallu commencer par dresser la table des invités, ce qui n’est pas une mince affaire pour un non-initié.
Mais des trois séquences, je n’extrais que la dernière pour des raisons subjectives uniquement. Tout d’abord, l’effacement des tags nazi en Pologne que nous a relaté Regis Perray Artiste Nantais, m’a particulièrement ébranlé. Pas pour des raisons artistiques, je n’y entends rien en art contemporain mais parce qu’il pointe la lâcheté ordinaire face aux idéologies qui nous promettent toutes, révisionnisme à l’appui, de détourner le regard insupportable des horreurs barbares. Ce siècle qui n’a que 17 ans cultive déjà à l’excès la passion de l’ignorance (Merci à JAM de nous avoir réveillés).
Alors quand l’acte d’un artiste remet en jeux un « Tu sais très bien ce que tu ne veux pas voir » j’agrée et salue le geste tout en étant bouleversé. De ce point de vue, la psychanalyse ne déçoit pas, elle qui ne cesse de troubler la cadence publique allant vers le plus d’évaluation, un véritable tue-le-désir pour les enseignants comme pour les élèves. Grâce à Lacan nous pouvons y opposer un silicet d’une autre tenue et d’un autre courage que le bourrage de crâne.
Tu peux savoir de quelle matière jouissante est faite ton inconscient. Mets ton inconscient sur le grill mais tu ne seras pas noté. Le savoir extrait d’une analyse échappe aux fourches caudines des normes standard de l’évaluation. Il existe un savoir en prise directe avec l’invention. C’est ce que m’a enseigné cette soirée vivifiante !

Sur la scène, mesdames et messieurs…

Par Anne Ruesche

Séquence cinéma :
Une femme amoureuse
Sur fond de couleurs bucoliques et de scènes surréalistes, Ollivier Briand film en court métrage, une classe en émulation devant une enseignante aux anges. Son désir de femme est éveillé par le dessin d’Angelo, la représentant en couple avec son père italien : « Papa, il dit que tu es belle ». Le désir transpire alors soudainement dans ses enseignements -Ah l’Italie, la tour de Pise ! Tous sont fascinés, passionnés aussi. Au cœur même de l’apprentissage, l’école, la maitresse est amoureuse.
Tout part d’une image, d’un dessin, Magritte nous aura pourtant prévenus… : Ceci n’est pas une pipe…
Fiction, étrangeté ou perversion, questionne-t-on ?
Ni plus, ni moins que l’autre scène, la scène de l’inconscient. Celle dont l’écho orne les murs de nos cabinets, de plaintes, quiproquos et malentendus. Lieu de jouissance, de signes et de symptômes quémandant un éclairage.
Séquence école :
L’ailleurs de l’école
Un éclairage qu’aura pu trouver Alan, auprès de Nicole Busquant, enseignante spécialisée, qui anime un atelier pour jeunes en échec scolaire. Elle nous parle d’Alan et des séances avec lui. Nicole Busquant sait que les oreilles ont des murs, et c’est pour cela qu’elle l’emmène ailleurs : « Ici, on se décale dans les murs » nous dit-elle, accompagnant les jeunes dans un endroit retiré des classes. Alan se dit « ailleurs », il est pourtant bien là. Et pour relier cet ailleurs à l’ici, les mots s’échangent, il faut « tirer les câbles », créer « une connexion » et « déclencher le déclic »… Et cela demande de la précision…..Alan écrira enfin les Choses de sa vie :  » C.V »: parcours de soi et d’expériences à travers les petites choses de la vie. De maux en mots, de traversée du fantasme en retour vers le présent… à travers la parole… un désir émerge… il choisira la formation d’électricien.
Aller là où on ne sait pas
Les oreilles ont des murs qu’on ne peut pas casser comme ça : ça s’appelle « foncer droit dans le mur » et ça fait de gros dégâts. C’est ce qu’à réussi à éviter Hervé Roudaut, parachuté un matin en CLIS TED*, esquivant les obstacles, traversant l’aventure tel un funambule sur le fil. Il est allé là où il ne savait pas, vers la rencontre. Avec l’aide d’une étoile* il fait revenir le corps dans le « ça voir », et les élèves rentrent dans la danse…désir de l’un…désir de l’Autre…
Séquence art :
S’apprendre par son désir
Sur une autre scène enfin, Régis Perray, artiste plasticien Nantais, balaye, frotte, efface, évacue les déchets. Il fait ça PLACE.
Il dort où il travaille, il travaille où il dort, il agit « par circonstance » : « Tous les jours, je veux me réaliser ». Régis Perray efface les traces, se donne naissance et fait fit de l’opinion publique, de son père ou de qui criera à l’imposture. Il ne cède pas sur son désir et son désir, c’est ça.
Une femme amoureuse, un murmure électrique, un funambule et son étoile, un balayeur admiré se dressent sur leur chemin… désir de l’un… désir de l’Autre… désir d’aimer… désir d’apprendre.
* CLIS : classe pour l’inclusion scolaire -TED: Troubles envahissants du développement.
*Un projet Danse en coopération avec une danseuse professionnelle.