Deux fois trois demandes au CMPP de Laval

 

Sandrine Lamiré, Orthophoniste

 

1-Pourriez-vous nous donner un exemple clinique d’une demande paradoxale qui vous a été adressée au cours de votre pratique ?

La demande d’orthophonie est souvent une demande scolaire, ou liée à une inquiétude des parents quant à un symptôme précis (bégaiement, confusion de lettres, recul devant la lecture, l’écriture…) sans qu’ils aient idée de ce qui se joue dans ce symptôme pour l’enfant. Il s’agit alors de suivre l’enfant dans ce qu’il apporte, en accompagnant sa logique. Parfois il s’agit de soutenir des constructions, des jeux, en pariant sur le fait que son monde s’organise, son discours tienne mieux. Il y a alors, de surcroît, des effets produits dans son lien social et, partant, dans son rapport au savoir. Si la trace écrite peut parfois poser problème, le travail en orthophonie lui permet alors d’inventer d’autres biais, moins coûteux, pour faire avec l’Autre.

2-Est-ce que dans votre pratique, cela change quelque-chose pour vous d’appartenir à une institution de la FIPA ?

J’ai commencé à travailler au CMPP six mois après avoir eu mon diplôme d’orthophoniste. C’est donc mon premier poste et j’y suis toujours, dix ans après. J’y ai découvert la psychanalyse. Au début, cette rencontre a été assez déstabilisante pour moi. Je sortais de l’école, munie de tout un tas d’outils rééducatifs. Mais assez rapidement, j’ai compris que ces outils n’allaient pas pouvoir répondre aux difficultés des enfants que j’allais rencontrer. Je me suis alors sentie un peu démunie. Je devais m’inventer ma propre pratique orthophonique. Les réunions cliniques m’ont été très précieuses. Entendre mes collègues réfléchir sur les situations cliniques qu’ils rencontraient, rapporter en synthèse mes points d’impasse dans ma rencontre avec les enfants ont été, et sont toujours, très formateurs.

Deux enfants peuvent présenter le même symptôme comme par exemple un bégaiement. Mais, ce symptôme est singulier pour chacun. Il s’est constitué à partir d’un point de réel différent pour chaque sujet. Il s’agit de trouver avec lui un aménagement quand ce symptôme le dérange et l’empêche de faire lien social, de s’inscrire dans le savoir, et de repérer à quoi il répond.

3-Vous travaillez dans un CMPP qui accueille enfants et adolescents essentiellement en séances individuelles. Qu’est-ce qui vous a conduite à inventer d’autres dispositifs d’accueil ?

Nous avons créé, avec une collègue psychologue, un dispositif expérimental d’accueil de la demande, dispositif s’adressant aux parents. Nous constatons, au CMPP, que les parents sont assez absents une fois qu’un suivi est engagé pour leur enfant et que leur demande initiale n’est souvent que le relais de la commande sociale, sans qu’eux-mêmes repèrent ce qui cloche. Nous avons donc souhaité leur accorder une place, toute particulière, au début de la demande. Et, nous avons choisi de proposer une rencontre au(x) parent(s) qui, lors de la première adresse au CMPP, le plus souvent au téléphone, n’arrivai(en)t pas à expliquer ce qui n’allait pas pour leur enfant. Nous les rencontrons donc à deux, peu de temps après ce premier appel et nous leur demandons de venir sans leur enfant. Nous souhaitons leur donner l’occasion d’en parler, en dehors du discours tenu par l’école, le milieu social… Nous tentons, lors de ces entretiens, de les aider à déplier un discours qui leur soit propre, de subjectiver leur lien au symptôme de leur enfant. C’est un pari.

Leïla Thébeaud, Psychomotricienne

 

1-Pourriez-vous nous donner un exemple clinique d’une demande paradoxale qui vous a été adressée au cours de votre pratique ?

Un enfant peut venir avec la recommandation d’être « plus à l’aise dans son corps », mais ne pas le mettre en jeu directement et se concentrer sur la fabrication et la circulation d’objets qui seront sa modalité à lui de se fabriquer un corps.

2-Est-ce que dans votre pratique, cela change quelque chose pour vous d’appartenir à une institution de la FIPA ?

Oui, l’appui sur le discours analytique a un effet sur ma pratique. En tant que psychomotricienne, les patients nous sont souvent adressés pour un ou des symptômes qui concernent le corps (dysfonctionnements praxiques, agitation, inhibition…).  Il s’agit plus, pour moi, de repérer pour chaque enfant, à quoi sert le symptôme et d’être attentive à la manière dont l’enfant va se servir des rencontres. L’enfant crée quelque chose de personnel, bien différent de la demande faite par les parents ou les autres partenaires, et il s’agit de soutenir l’enfant là où il invente sa solution.

J’apprends aussi à me régler sur la temporalité de l’enfant, différente pour chacun, parfois loin de ce qui est enseigné dans les écoles de psychomotricité, avec une standardisation des séances de 45 min.

3-Vous travaillez dans un CMPP qui accueille enfants et adolescents essentiellement en séances individuelles. Qu’est-ce qui vous a conduite à inventer d’autres dispositifs d’accueil ?

Pour certains enfants, la séance individuelle n’est pas toujours la plus adaptée. Cela peut entraîner une grande inhibition ou au contraire une agitation extrême qui leur rend difficile d’exprimer une demande, d’amener des idées ou même de se saisir de ce que je leur propose.

Recevoir les enfants à plusieurs, dans le cadre d’un groupe, permet d’ouvrir sur un nouvel espace ; un espace plus vivant, de par la multiplicité des interactions, mais dans lequel chacun peut trouver sa place et son style. L’expérience du groupe que j’ai depuis un an au CMPP m’apprend à repérer pour chacun, ce qui est compliqué dans le lien avec les autres enfants. Les enfants s’organisent entre eux, se donnent des idées, apprennent à affirmer leur limite ou gagnent en souplesse dans le lien social. Le groupe permet aussi de travailler davantage avec les collègues et cela est très enrichissant sur le plan clinique.