Trois demandes à  Philippe La Sagna

1 – Vous avez participé à la création des CPCT tant à Paris qu’à Bordeaux depuis maintenant 10 ans, quel impact a cette offre inédite sur la demande des sujets ?

Nous avons essayé de construire une offre à Paris en 2003, puis à Bordeaux en 2007, au moment où la psychanalyse était attaquée. Cette offre a résonné avec la demande contemporaine d’un traitement rapide du symptôme. La difficulté réside dans le double aspect de la demande : Demande transitive de ceci ou cela et demande d’amour au-delà. On essaie au CPCT de limiter le traitement en cernant un point de la demande transitive. On s’appuie alors moins sur la demande d’amour qui est le moteur du transfert. Dans une cure classique, il s’agit d’interpréter le transfert ; ici le temps court ne le permet pas, mais il permet au transfert d’interpréter la suggestion. A ce niveau, c’est le désir de l’analyste qui opère pour que le transfert, ou son amorce, interprète  la suggestion de la bonne manière.

Une nouvelle demande est aussi apparue : celle de devenir consultant au CPCT. Elle est aussi à interpréter !

2 – Une journée du CPCT Paris en 2015 s’intitulait « la pulsion forme supérieure de la demande », quelle est l’actualité de cette formule?

Lacan a écrit le mathème de la pulsion avec le sujet et le D de la demande. La Demande est un objet pour le névrosé qui se substitue à l’objet partiel de la pulsion. On ne veut pas tant demander qu’être demandé au point de se faire objet insatisfaisant pour l’hystérie, impossible pour l’obsédé, et bien sûr de se faire « demande ». Lacan montre que c’est ainsi que le névrosé déploie son vœu de se faire bouffer, voir, chier, ou réduire à rien, et entendre parfois quand même. Autrement il n’y aurait que le silence de la coupure, qui est le plus réel, car elle dévoile ce qu’elle masque, l’objet cause. Evidemment dans les cas de psychoses la comédie de la demande risque  de passer au réel, il faut donc faire attention à l’acte comme effet de la pulsion.

Forme supérieure, la pulsion ? On pourrait dire forme inférieure de la demande, plus infra qu’au-delà ? Lacan souligne que la pulsion  « parle » dans les silences. L’au-delà, c’est plutôt l’amour qui existe aux pulsions et n’en est pas une, il ne fait que s’appuyer sur l’oral. Dans la clinique du CPCT on voit aussi des sujets qui font silence, c’est aussi ce qu’il faut accueillir. Comme les grandes douleurs, les grandes demandes sont souvent muettes.

3 – Selon vous, que change la modernité à la demande et à ses paradoxes?

La marque moderne  de la demande, c’est sa collectivisation. On cherche par exemple à obtenir un avantage social en étant homologué comme bipolaire, autiste, phobique administratif ou scolaire. C’est une demande de places, d’être identifié ou logé. Ça glisse vers la revendication. C’est vraiment la demande à laquelle il faut ne pas répondre pour éviter sa puissance de suggestion. Le politique cherche à répondre à la demande en poussant le sujet à s’identifier. La psychanalyse pousse cette quête de place vers son envers, vers la chute des identifications. Le traitement politique du malaise passe aujourd’hui hélas par le fait de nommer et non de traiter le malaise. La demande d’identification se conjugue avec l’identification de la demande. L’expertise s’arrête au diagnostic. Il s’agit donc de contrer cela par le désir, l’aération. Lacan soulignait que la demande de l’homme c’est d’être privé de quelque chose. Derrière la course au plus de jouir contemporain il y a aussi la demande d’en être privé, de s’en trouver séparé, de se soustraire au pousse au jouir d’où qu’il vienne. Mais il faut une analyse pour mettre le doigt là-dessus, le traitement rapide n’y suffit pas…