Forum de l’ACF-VLB le 3 octobre 2015 à RENNES

Insistance des protocoles, persistance du désir 

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Rennes protocole psychanalyse

            Aujourd’hui, les protocoles ont envahi le monde. Ils prolifèrent à la mesure des normes qui les définissent et les prescrivent.
 
            Qu’est-ce qu’un protocole ?
             Le terme de protocole vient du grec : il désignait la page collée sur un document juridique pour en résumer le contenu. A la fin du Moyen Âge il devient le document lui-même.  Le terme évolue rapidement et c’est au XIXème siècle qu’il prend le sens de convention ou de code à respecter notamment dans le cadre des relations institutionnelles. 
            Dans le même temps la langue médicale s’en empare et le protocole qualifie alors un découpage « scientifique » standardisé d’une action ajustée à telle ou telle situation. Il permet d’établir des critères de comparabilité fiables dans le cas d’un traitement médical pour en organiser la reproductibilité.
            Ce qui au départ avait été conçu pour répondre à l’augmentation quantitative et qualitative des prises en charge médicales liées au progrès de la science et de la médecine a débordé le domaine strictement médical pour pénétrer tous les champs de l’activité humaine  dans une perspective universalisante.
            De l’époque du protocole « humanisant » qui écrit les rapports entre les hommes ou optimise l’expérience en réglant sa reproduction, nous sommes passés à l’ère des protocoles « déshumanisants » qui tendent à réduire l’homme à un « homo competens ».
 
            De quelle façon ?
            En découpant un nombre toujours plus important d’activités en opérations simples, rationnelles, chiffrées temporellement réglées ou en apportant des solutions standardisées à des problèmes complexes. La protocolisation généralisée s’apparente au fordisme mais un fordisme sorti de l’usine et des chaînes de montage, pour s’insinuer dans les champs les plus éloignés à priori, comme les services, l’enseignement ou la santé. En fait laprotocolisation réduit les domaines les plus divers, y compris les domaines de la pensée à une technicisation de l’acte, celui-ci ne relève plus de la décision du sujet qui le produit mais de l’enchaînement codifié de prescriptions méthodiques s’appuyant sur des compétences choisies. 
           
            Décryptage
            La protocolisation généralisée prescrite au nom de notre bien – type « protocole minceur en trois phases de cinq jours », « protocole transit » ou encore « protocole risques psycho-sociaux » – répond en fait au démantèlement des anciens modes de pouvoir et de savoir.
            Au-delà de l’apaisement transitoire qu’apporte le fait de remettre à un autre le réglage de son incontinence ou la charge d’une décision, vient toujours le temps où l’excès reprend la barre pour mettre en échec les directives les plus rigoureuses.
            Plus la contrainte du protocole est forte, plus le débordement de jouissance  est  important ; ainsi la protocolisation identifiée à un réel mortifère provoque la dégradation des corps et l’aveuglement ou l’affolement des systèmes.
 
            Persistance du désir 
            Quand Lacan a situé le sujet de la science, il l’a présenté comme le « personnage inaugural »  de la démarche scientifique mais un « personnage » irréductiblement dépassé par l’impossible totalisation du savoir : ce sujet de la science dont la figure paradigmatique est dessinée pour nous par ces grands savants et leur angoisse de ne jamais atteindre à la vérité ultime, toujours débordés par un savoir dont la somme est impossible à produire est cependant le corrélat nécessaire à la science. Il ne peut y avoir de science sans sujet.
            Ainsi pourrions-nous avancer qu’il existe, sur le même modèle, un sujet du protocole : c’est-à-dire un sujet dont l’action excède toujours l’enchainement des tâches prescrites par un autre anonyme. Car l’action relève d’un désir et c’est ce désir qui permet à toute organisation humaine de vivre et de fonctionner.  C’est en effet le désir qui donne au sujet la possibilité de réguler son rapport à la jouissance et de choisir telle ou telle action dans telle ou telle situation, accueillant ainsi une contingence où peut s’alléger un programme, se raccourcir une liste, se modifier un planning. 
 
            Inventions
            En passant de la résignation anxieuse à l’éthique de la question et de l’acte, en rapportant les protocoles aux fictions dont ils sont faits, on peut s’y faufiler, s’en saisir et les subvertir.  Le protocole est un processus intégratif  fondé sur la normalisation des pratiques et leur répétition à l’identique. C’est une impasse logique avec le ratage à son horizon : il s’agit alors d’élever ce ratage à la dignité d’une interprétation créative propre à générer du transfert. Et pour cela, il faut comme le précise Eric Laurent « se donner l’envie de devenir [soi]-même une exception, qui peut engendrer des transferts. »[1]
            C’est en cela que le psychanalyste a son mot à dire : souligner que le sujet, ou mieux le parlêtre échappe irrémédiablement à toute tentative de normalisation aussi sophistiquée soit-elle. Rappeler que l’acte est le fondement de l’expérience humaine  et qu’au protocole, qui vient en second, s’oppose le désir qui fait obstacle à la jouissance. Qu’oublier cette loi universelle n’est pas sans risque pour l’homme et la société.
            L’ACF-VLB et les sections et antennes cliniques d’Angers, Brest-Quimper, Nantes et Rennes organisent un vaste forum avec des intervenants issus des champs de la santé, de l’enseignement, du droit et de la justice pour débattre de cette question,  « dénoncer l’illusion scientiste »[2] de laprotocolisation généralisée et dessiner les lignes de force d’une subversion raisonnée.
           
 

 


[1]É. Laurent, Êtes-vous évaluables, conférence donnée au Pont Freudien le 18 novembre 2005.
[2] J.A. Miller, l’orientation lacanienne, cours prononcé le 24 mars 2004 dans le cadre de l’Université de Paris VIII, non-publié.