C’est dans son texte « Lituraterre » que Lacan note avec intérêt le fait que «  ce  soit  de  nos  jours  qu’enfin  Rabelais  soit  lu  ».  Prenons  cela  au mot. Rabelais programme verso

Rabelais peut en effet être resitué dans la perspective d’une histoire de ce que Lacan a appelé le sinthome. Cette histoire irait ainsi, à travers la diversité des langues, de Rabelais à Joyce et Beckett en passant par Jonathan Swift et Laurence Sterne. Lacan indique, dans son texte intitulé « Joyce le Symptôme », que le symptôme s’est en effet d’abord écrit sinthome et que « c’est Rabelais qui, du sinthome,  a fait le symptomate1 ».

Il est proposé d’aborder, avec Rabelais, le rapport au savoir, à la guerre, au phallus,  à la dette et à la parole.

Rabelais et Nietzsche se rencontrent sous le signe du gai savoir, lorsqu’ils critiquent, l’un  et  l’autre,  certaines  méthodes  d’éducation.  Ainsi  Lacan  oppose-t-il,  dans sa «Télévision », le gai savoir, qui est une vertu, à la tristesse, qui, elle, est, selon Dante, un péché.

Grandgousier s’interroge : Pourquoi la guerre ? « Picrochole, mon ancien ami, mon ami de toujours par le sang et les alliances, vient-il m’attaquer ? Qui le pousse ? Qui l’aiguillonne ? Qui le manœuvre ? Qui l’a conseillé de la sorte ? » Et quelle est la cause du conflit ? Les fouaces de Lerné ! Grandgousier n’a plus ainsi d’autre recours que de faire appel à son fils Gargantua. Celui-ci vient alors détruire le château où s’était retranché Picrochole : « Alors, de son grand arbre, il cogna contre le château (…) et fit tout s’effondrer en ruine. De la sorte, tous ceux qui se trouvaient à l’inté- rieur furent écrasés et mis en pièces. »

Dans son Séminaire « RSI », Lacan évoque le rapport d’une femme au phallus en se référant, non sans une pointe de gaieté, à ce passage qui se trouve dans le chapitre  8 du Tiers Livre : « … le seigneur de Merville essayait un jour une armure neuve pour suivre son roi en guerre (…) ; sa femme, toute pensive, s’avisa de ce qu’il avait peu de soin pour le paquet et bâton commun de leur mariage, vu qu’il ne l’armait que de mailles, et elle jugea bon qu’il le fortifiât soigneusement et le retranchât dans un gros casque de tournoi qui ne servait à rien dans un placard. » C’est là-dessus que Rabelais introduit alors ce huitain dont on ignore l’auteur et dont Lacan cite un fragment : « Celle qui vit son mari tout armé, / Sauf la braguette, aller en escarmouche, / Lui dit : « Ami, de peur qu’on ne vous touche / Armez cela, qui est le plus aimé. » / Quoi ? Tel conseil doit-il être blâmé ? / Je dis que non : car sa peur la plus grande / Était de perdre, le voyant s’animer, / Le bon morceau dont elle était friande. »

Lacan fait remarquer, dans « Fonction et champ de la parole et du langage », que Rabelais articule le mouvement de la dette à la fonction de la parole. Il fait alors allusion au débat qui s’est engagé, dans les chapitres 3, 4 et 5 du Tiers Livre, entre Pantagruel et Panurge à propos des dettes. Pantagruel demande à Panurge quand il en aura fini avec les dettes. Panurge lui répond qu’il faut veiller à toujours devoir de l’argent à quelqu’un. Il va ainsi jusqu’à dire que les dettes animent la Nature et établissent un lien entre la terre et les astres ainsi qu’entre l’homme et la femme, comme en témoigne le devoir conjugal. Pantagruel le reprend sur ce chapitre, en affirmant  qu’au  lieu  d’emprunter  à  l’excès,  il  vaut  mieux  –  comme  il  se  doit  – « travailler et recevoir un salaire ».

Dans « Situation de la psychanalyse en 1956 », Lacan met l’accent sur le rapport de la parole à la vérité en évoquant l’apologue des paroles gelées que l’on peut lire  dans les chapitres 55 et 56 du Quart Livre. Au cours de leur voyage, alors que le bateau navigue en pleine « mer de glace », Pantagruel entend des voix d’hommes et de femmes. Effrayé, Panurge veut prendre la fuite. Mais Pantagruel explique que ces voix pourraient provenir de paroles qui, prises dans la glace, auraient dégelé. Il se demande ainsi si l’on ne se trouve pas au point précis où de telles paroles dégèlent. Le pilote du bateau leur apprend en effet que c’est ici qu’a eu lieu « une grande et cruelle bataille » : « Alors gelèrent dans l’air les paroles et les cris des hommes et  des femmes, les chocs des masses d’armes, les heurts des armures, (…) les hennisse- ments des chevaux et tout autre vacarme de combat. Maintenant, la rigueur de l’hiver étant passée, le beau temps doux et serein étant arrivé, elles fondent et on les entend. » Sur ces entrefaites, Panurge demande à Pantagruel de lui donner des paroles gelées afin qu’il les réchauffe entre ses mains. Pantagruel refuse, car, dit-il à Panurge, « donner parolles estoit acte des amoureux ». On ne peut mieux dire.

Le symptôme n’est-il pas aussi cela ? Une parole gelée qui, par le biais de la subver- sion de la métaphore qui le tient captif, se dégèle et devient précisément le mot du symptôme2.

Pierre Naveau

1 On trouve en effet ce mot dans le chapitre 63 du Quart Livre.

2 Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 226.

Rabelais programme recto