Le culte du corps et de la mesure:le gainage des corps

Françoise Labridy

            Il faut souffrir pour être beau et fort. Oubliée la gym douce, la mode est maintenant au corps des gladiateurs. Pour l’obtenir, il faut se plier à un entraînement quasi-militaire. Une discipline de fer qui se partage sur les réseaux sociaux, grâce à une batterie d’objets connectés. Car à quoi bon suer, si personne ne le sait ? C’est ainsi que commence un article d’un Magazine du Monde[1] sur « le culte du muscle ». Des coachs body-buildés proposent des cours au doux nom de « commandos » ou de « bootcamp »[2]. Les participants payent très cher pour venir se faire hurler dessus et forcer leurs corps à travers une suite d’exercices cardio-vasculaires fractionnés, succédant à des pompes et des squats sautés… Ils veulent obtenir des résultats visibles, un corps mince et musclé, à montrer sur les réseaux sociaux. Ils pratiquent dans des salles surchauffées (40°). Le yoga Bikram peut faire fondre les graisses indésirables. L’usage  du vélo intérieur est poussé jusqu’à sentir ses cuisses au bord de la rupture pour sortir du cours satisfait. En regagnant les vestiaires, les corps vacillent, shootés aux endorphines. Au Club-Med gym, ça évolue aussi, on valorise les 730 calories perdues en une séance de « disq-sculpt », un entraînement musculaire intense à l’aide de fils enroulés dans des disques harnachés aux hanches. Les activités body combat, body-attack ou TRX blast ne désemplissent pas. Les participants s’immortalisent avec Nike Plus et les selfies en tenue de sport pullulent sur Instagram. Il s’agit de se montrer, sous contrôle tout le temps, en faisant des figures impossibles sans s’écrouler. De plus en plus de gourous femmes de la « fitinspiration » (l’inspiration à être ferme) garantissent sur Instagram l’obtention d’une silhouette mince, en douze semaines de sessions sportives quotidiennes assorties d’un régime alimentaire draconien. La française Sonia Tlev compte 1,7 millions d’abonnés sur Instagram. Jen Selter est la reine du « belfie » (contraction de « butt selfie », une photo de son postérieur). Pas de temps mort, pas de relâchement. Le corps devient une figuration de la capacité à rebondir, à réussir socialement. La haine de soi sous-jacente à toute ces pratiques apparaît dans la haine de la graisse au profit du culte du muscle et de son idolâtrie. Les filles sont plus attirées par les régimes et s’obsèdent sur la minceur, alors que les garçons n’hésitent pas à complémenter l’augmentation de la masse musculaire par des adjuvants protéiniques. Ils sont adeptes du « crossfit », un mélange d’haltérophilie, d’athlétisme et de gymnastique qui leur donne un corps ostensible et spectaculaire tout en force. L’individualisme forcené se vit dans les corps qui deviennent un capital à investir, chacun devenant comptable de ses efforts et responsable de sa santé, ce qui induit des nouvelles modalités morales et une culpabilité renforcée par les objets connectés. La quantification des exploits permet la comparaison entre chacun. Nike Plus : « mesure le temps, le nombre de kilomètres parcourus, mémorise l’itinéraire, publie les résultats sur les réseaux sociaux et compare les performances avec une communauté de sportifs. ». Des montres, des smart socks mesurent l’impact de chaque foulée, se synchronisant avec les battements du cœur et vous donnant des conseils en direct lors de la course.

cultedu corps

[1]     Barbery-Coulon L., « Le culte du muscle », M le magazine du Monde, n°216, 07 novembre 2015., p 41 – 47.

[2]     Ibid.