L’escabeau de Francis Bacon

Pierre-Gilles Guéguen

nu couché avec une seringue hypodermique

Francis Bacon tenait à peindre des corps, très souvent des nus ou des portraits. Des personnages (figures). Il le faisait cependant presque toujours d’après des photographies ou de mémoire. Il tenait absolument à être un peintre réaliste et figuratif et il n’avait que mépris aussi bien pour les expressionnistes abstraits il traitait Pollock de « dentellière » que pour les peintres de scènes de genre David Hockney et ses piscines.

Il considérait par ailleurs que le cinéma et la photo avaient rendu la peinture figurative obsolète. On a beaucoup glosé sur la valeur métaphorique des tableaux de Bacon, sur leur dénonciation de « l’absurde » à la mode existentialiste. Lui ne s’en offusquait pas, il laissait dire… Toutefois, il n’adhérait nullement au sens que la critique donnait à ses tableaux. « Je peins pour m’exciter » pouvait-il déclarer. « Ce que je peins ne représente rien ». « Ce que je veux faire, confiait-il à David Sylvester, c’est déformer la chose, mais dans cette déformation la ramener à l’enregistrement de l’apparence. » Ou encore : « Je n’essaie pas de dire quelque chose, j’essaie de faire quelque chose ».

C’est donc par ce faire que Bacon pratique les déformations si caractéristiques de sa peinture et fort éloignées du cubisme.

La démarche est très complexe. Il refuse la narrativité c’est à dire le sens, qui chercherait à reproduire la réalité. Il refuse le recours à la bonne forme pour tenter tous les jours de rejoindre, par sa pratique, un point précis. Celui où pour lui le tableau parviendra à signifier un « rien », à annuler toute intentionnalité signifiante tout en réussissant à le choquer lui, c’est-à-dire à produire une résonance dans son corps, un affect, un investissement de jouissance direct.

Sans doute, pourrait-on dire que dans sa pratique de la peinture ainsi que dans le dire qui l’accompagne, Bacon s’assure que son corps existe comme substance jouissante en même temps qu’il s’écrit sur le tableau, à condition d’atteindre le point où, selon l’artiste, le sens s’abolit en même temps que la représentation. C’est pour cela que Bacon utilisait « l’accident » dans ses toiles :

« Il est vrai disait-il à D. Sylvester que depuis un grand nombre d’années, j’ai réfléchi sur le hasard et les possibilités d’utiliser ce que le hasard peut donner […] et je ne sais jamais dans quelle mesure il s’agit d’un pur hasard ou d’une manipulation du hasard.

D.S : Vous trouvez probablement que vous le manipulez de mieux en mieux ?

F.B. : Peut être manipule-t-on de mieux en mieux les marques qui ont été faites par hasard ?

Nous noterons que dans cette réponse figure le terme que Lacan emploiera dans le Séminaire xxiii : celui de manipulation. Le point essentiel de ce que Bacon cherchait à atteindre réside là : rejeter la narrativité de la peinture figurative, exploiter l’accident « inconscient » pour briser le sens. Il recourra pour cela à divers procédés, par exemple introduire dans nombre de ses tableaux ce qu’il appelle des marques. Ce peuvent être des objets comme la seringue plantée dans le bras du Nu couché avec seringue hypodermique (1963) ou des portants qui encadrent les personnages, ce qu’il appelle des « diagrammes ».

Ainsi que le formulait Éric Laurent dans la deuxième séance de son Séminaire à l’École de la Cause freudienne (16.12.2014) : « Le corps relève de l’imaginaire, mais cette seule dimension ne fait pas fondement pour autant, nous nous débrouillons avec l’image, c’est ce qui nous permet à peu près de nous débrouiller avec le partenaire sexuel. Pour autant « se débrouiller avec son image », « se débrouiller avec le partenaire sexuel », c’est prendre ses distances avec ce qui, dans la doctrine classique, était la doctrine de la jouissance phallique ».

Il parle à propos de Joyce de métonymie en abîme, reprenant la remarque de Lacan selon laquelle la pratique d’encadrement pour Joyce « est liée à l’étoffe même de ce qu’il raconte ». Chez Bacon, nous trouvons la même pratique indice sans doute de ce que Lacan appelle « une faute » du nœud borroméen, mais aussi d’un ego de substitution.

[1]     http://www.radiolacan.com/fr/topic/583/3