« L’image de soi »

Rencontre avec Mme Gornouvel, conservateur aux Champs Libres.

David Briard, Jean-Noël Donnart

champs libres

 

David Briard : Bonjour, Bénédicte Gornouvel, vous êtes conservateur à la bibliothèque des Champs libres de Rennes, responsable du département des collections ainsi que de la programmation culturelle. Nous vous connaissons puisque vous aviez organisé « Alice au pays de l’inconscient », en 2011, où étaient invitées nos collègues Sophie Marret-Maleval et Alice Delarue. La première question que nous pourrions vous poser : comment en êtes-vous venue à imaginer ce cycle sur l’image de soi ?

Bénédicte Gornouvel : Cela faisait quelques années que nous souhaitions travailler sur ce thème de l’image : c’est une thématique importante du point de vue de la société. Nous avons voulu l’aborder sous le double aspect, positif de l’apparence mais aussi dans sa dimension plus négative, de la tyrannie qu’exerce l’image. Trois axes structurent ce cycle. D’abord l’image de soi dans le monde du travail, avec la conférence de Jean-François Amadieu, professeur de sociologie à la Sorbonne, président de l’observatoire des inégalités dans le monde du travail, spécialiste du poids des apparences dans le monde du travail et des discriminations qu’elles engendrent. Ensuite, l’image de soi en situation de différence, d’handicap et enfin l’identité numérique, l’image de soi sur les réseaux sociaux et sur le net en général. Ce dernier axe concerne le public jeune que nous visons principalement à travers ce cycle. Notre programmation s’adresse toutefois plus largement à tous. Il s’agit de décrypter l’image de soi sous ses divers aspects. Pour l’axe « identité numérique », nous mettons en place des ateliers à destination des adolescents à partir de tablettes et d’ordinateurs pour mettre en question l’identité numérique au travers des réseaux sociaux par exemple…

Jean-Noël Donnart : C’est intéressant que vous passiez par ces outils pour aller à la rencontre des adolescents. Cela évoque ce que font des collègues psychologues ou psychanalystes dans un cmpp : ils utilisent ces outils, pour aller à la rencontre de jeunes en souffrance. Le média de l’image est utile pour entamer un dialogue.

B.G. : L’image de soi est une question très actuelle, ce pourquoi nous avons invité des sociologues autour de l’impact dans le monde du travail mais aussi dans les réseaux sociaux avec Dominique Cardon, sociologue au laboratoire des usages d’Orange Labs. Nous avons aussi tenu à aborder la question plus psychologique de l’estime de soi, du développement personnel : ce sont des ouvrages très prisés par le public de notre bibliothèque, dont on parle peu finalement.

J.-N. D. : C’est donc aussi le versant de l’usage de cette image, pour le sujet lui-même ?

B.G. : Oui, aller dans des salles de gym, modeler son corps, se maquiller, ce n’est pas uniquement négatif et superficiel, ça participe aussi d’un bien être intérieur. Nous avons souhaité aussi éclairer cette thématique, en partenariat avec l’Espace des sciences. Notre collègue, Maëtte Chantrel, a invité Sylvie Poignonec, chirurgien plasticien et esthétique, et Marie Pierre Samitié, journaliste, qui mènent une réflexion sur la recherche de la beauté par le recours à la chirurgie esthétique. Elles témoignent de patients, parfois très jeunes ou plus âgés qui modèlent leur corps par des actes médicaux.

D.B. : Vous voulez dire que la chirurgie esthétique vient réparer, rectifier l’image et donc l’estime de soi ?

B.G. : Plus que l’image : le moi profond de certains patients. Je pense à un couple, dont elles parlent dans ce livre. Seul le mari, dans un premier temps, s’exprime. La femme se tait. Ils souhaitent une intervention chirurgicale sur le visage de la femme. La chirurgienne cherche à décrypter ce dont il est question et ce n’est qu’au second rendez-vous que la femme parle et donne une explication : ils ont perdu un fils et on saisit que cette opération est ce qui va lui permettre de faire ce deuil. Elle souhaitait changer quelque chose de son visage. La femme a ainsi pu franchir une étape importante. Ça m’a beaucoup touchée, il y a quelques exemples comme ça, où je me suis dit que la chirurgie esthétique était autre chose que ce que j’en imaginais jusqu’alors…Il s’agit de réparer quelque chose. Il ne s’agit pas pour nous de juger telle ou telle pratique mais de montrer leurs fonctions…

 

J.-N. D. : Il y a donc une mutation pour elle. Il semblerait que cette opération, dites vous, vient à la place des mots que cette femme ne pouvait formuler. Dans un premier temps c’est son mari qui prend la parole pour elle, puis dans un second temps elle arrive à franchir la difficulté à parler et à dire quelque chose de cette perte après l’intervention. L’intervention semble venir à cette place de ce qui ne pouvait pas se dire. L’impossible à dire est au cœur de la psychanalyse et là vous faites entendre que l’image peut aussi se loger là.

B.G. : Pour être complète l’Espace des sciences fait aussi venir Étienne Klein au sujet de son expérience de marathonien, de sa pratique des sports extrêmes. Enfin, nous organisons des cafés philo avec Dominique Paquet – une philosophe qui a travaillé sur l’alchimie du maquillage – sur le thème de la laideur et du luxe.

 

J.-N. D. : Entre ce cycle que vous avez organisé et les questions qui seront mises au débat lors de la journée « Idolâtrie du corps, haine de soi », on peut penser au concept d’escabeau de la fin de l’enseignement de Lacan, récemment mis en valeur par Jacques-Alain Miller, dans son texte L’inconscient et le corps parlant[1]. « L’escabeau est un concept transversal. Cela traduit de façon imagée la sublimation freudienne, mais avec son croisement avec le narcissisme. L’escabeau est la sublimation (…) par quoi le parlêtre se croit maître de son être ». Le parlêtre, c’est à dire le sujet peut trouver dans différentes pratiques et images son escabeau pour pouvoir au fond trouver une assise dans l’existence. Dans ces thématiques de l’image dont vous nous parlez on sent ça : la dimension de ce que l’image permet…

B.G. : La conférence du 13 janvier va concerner cette tyrannie des apparences comme source de discrimination. Il y a la dimension de ce qui soutient le sujet mais aussi ce qui l’avilit et l’aliène.

D.B. : Est-ce qu’il n’y aurait pas, à trop soutenir l’image, pour le développement personnel dont vous nous avez parlé, un certain danger justement d’aliénation ? Après tout, même d’un petit escabeau, on peut tomber !

B.G. : La vraie problématique derrière tout cela, c’est la discrimination. Notre objet est de montrer cette dimension. Montrer que certains jeunes par exemple se soumettent d’eux-mêmes à cette tyrannie de l’image devenant esclaves d’eux-mêmes, de l’image, comme le montre cette petite vidéo sur la retouche de l’image qui en montre aussi la facticité… http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=iYhCn0jf46U

D.B. : …et révèle peut-être la part de haine. Cela évoque la notion de semblant qui vient voiler le réel impossible à supporter, le défaut dans l’image. C’est le sens de notre journée d’étude.

 

J.-N. D. : Est-ce que vous seriez d’accord de dire alors que l’image devient tyrannique quand elle n’est plus que semblant, ainsi déconnectée du corps ?

B.G. : Oui, quand elle ne renvoie plus à l’intériorité, le dedans et le dehors… Ce sont des sujets qui peuvent paraître frivoles ou superficiels, mais qui touchent des thématiques très actuelles et au fond très profondes.

D.B. : Nous vous remercions de nous avoir accordé cette interview. Merci de nous avoir fait découvrir ce cycle.

[1] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, Paris, Navarin, n°88, novembre 2014.