Idolâtrie du corps et haine de soi

Introduction

Bienvenue à cette journée d’études du bureau de Rennes de l’Association de la Cause freudienne Val de Loire-Bretagne. Les ACF, qui représentent en région l’Ecole de la Cause freudienne, fondée par Jacques Lacan, ont pour but l’étude de la psychanalyse et de ses connexions avec d’autres disciplines. La journée qui s’ouvre est déjà marquée de ce style particulier de l’action lacanienne, qui avance en tenant fermement noués les fils épistémique, clinique et politique. Ceux qui l’ont préparée, en ne comptant pas leur temps, l’ont articulée dès le départ au thème du prochain Congrès de l’Association mondiale de psychanalyse, dont fait partie l’ECF, Congrès qui se déroulera du 25 au 28 avril 2016 à Rio de Janeiro sous l’intitulé : « Le corps parlant. Sur l’inconscient au XXIe siècle ».

Ils ont proposé ce titre : Idolâtrie du corps, haine de soi. L’oxymore peut déconcerter. Freud a fait de l’amour pour l’image du corps propre une tendance dans le « développement sexuel régulier de l’être humain », qu’il nommera narcissisme. Avec la théorisation du stade du miroir, Lacan ira plus loin, affirmant que l’assujettissement à l’image narcissique est la première représentation globale de son corps pour l’enfant, qui auparavant ne le perçoit que comme morcelé. C’est cela qui donne forme au moi du sujet, et qui « permet à l’homme de situer avec précision son rapport imaginaire et libidinal au monde en général ». « Je m’aime moi-même, énonce Lacan dans son Discours aux catholiques, […] je suis lié à mon corps par […] [la] libido. Mais ce que j’aime […] n’est pas ce corps dont le battement et la pulsation échappent trop évidemment à mon contrôle, mais une image qui me trompe en me montrant mon corps dans sa Gestalt, sa forme. Il est beau, il est grand, il est fort, il l’est encore plus d’être laid, petit et misérable. » Le narcissisme est donc une assise essentielle pour le sujet ; il participe à ce qui l’arrime à son corps.

Comme Freud en son temps, Lacan a démontré les accointances du narcissisme et de l’amour.
L’on aime ce qu’on paraît être et ce que l’on aimerait idéalement devenir, tout en s’énamourant de l’autre pour autant qu’on le prend pour soi, voire pour une image accomplie de soi-même. On se même dans son partenaire, dira Lacan en jouant de l’équivoque.

Mais Lacan a aussi pointé très tôt « l’ambiguïté » de la relation narcissique : « Sur le plan imaginaire, le sujet est ainsi constitué […] qu’en lui il y a un moi qui lui est toujours en partie étranger ». L’assomption de l’image du corps laisse en effet de côté une part obscure du sujet, à la fois aliénante et à lui-même étrangère, un reste de jouissance que Lacan appellera objet a.

Ainsi, citant Le Misanthrope, Lacan rapporte la haine qui envahit Alceste à l’audition du sonnet d’Oronte au fait que « cet imbécile qu’est son rival lui apparaît comme sa propre image en miroir ; les propos de furieux qu’il tient alors trahissent manifestement qu’il cherche à se frapper lui-même ». C’est l’agression suicidaire du narcissisme, commente Lacan. Cette formule interpelle. Alors que pour Freud le narcissisme était plutôt un obstacle à la pulsion de mort, Lacan met l’accent sur le fait que le stade du miroir comporte logiquement un versant haineux ou suicidaire. Si l’on anticipe sur la suite de son enseignement, il s’agit de viser en soi, ou en l’autre, ce qui ne se résorbe pas dans la belle image, l’objet en tant qu’abject.

Dans la conférence qu’il avait donnée lors de la précédente journée d’étude du bureau de Rennes, il y a deux ans, Éric Laurent avait déplié une conséquence contemporaine de ce versant du narcissisme : le racisme. Celui-ci « s’enracine dans la fraternité des corps », dans l’idolâtrie d’une identité, dans la croyance en l’existence d’un corps national. E. Laurent rappelait que, pour Lacan, le déclin de l’Idéal du moi – les grands idéaux – au profit de la promotion du moi – l’individualisme – engendre une « tyrannie narcissique ». Or la promotion d’un lien social basé sur l’identification narcissique – un narcissisme social, pourrait-on dire – ne peut produire que des effets d’exclusion, de ségrégation. Une identité qui se rêve consistante est condamnée à s’appuyer sur une démarcation vis-à-vis de ce qui, bien que proche, est perçu comme étranger.

L’adoration du corps peut donc déchaîner les passions humaines que sont l’amour, la haine et l’ignorance. Il ne s’agit cependant pas, pour la psychanalyse lacanienne, de mettre de côté le corps – comme le font par exemple les tenants de la psychologie cognitive qui le réduisent au comportement – mais de partir de ceci que ce qui arrime le sujet à son corps ne se situe pas uniquement dans le registre imaginaire. La psychanalyse s’intéresse aux corps parlants, pour reprendre le titre du prochain Congrès de l’AMP, aux corps affectés par la langue, et elle se passionne pour les solutions singulières que les sujets trouvent pour savoir y faire avec leurs corps.

Je remercie les invités qui nous font l’honneur de leur présence : le Professeur Watier et le Docteur Bertheuil, Ovidie, Maryelen Ohier et Francesca Biagi-Chai. Merci également aux discutants et extimes (les membres du cartel préparatoire, et aussi Caroline Doucet, Danièle Olive, Sophie Marret-Maleval, Jean Luc Monnier) qui animeront tout à l’heure les tables rondes et la conférence. La journée sera scandée par des intermèdes artistiques, lus par Cécile Wojnarowski et préparés par Pauline Oger, qui a également réalisé la très belle affiche et la plaquette. Pauline Oger, jeune créatrice pluridisciplinaire de 28 ans est une amoureuse d’art et de design. Lors de ses études aux Beaux-arts de Brest, elle s’intéresse au corps sous toutes ses formes notamment aux transformations corporelles. Au travers de projets de design prospectif, elle se questionne sur l’avenir du corps : quel impact aura la science du futur sur notre corps ? En allant à la librairie tout à l’heure, vous pourrez voir des installations de Zoé Guédard. Elle se présente comme styliste chiffonnière, qui fait un travail non pas alimentaire mais vestimentaire, elle est donc travailleuse vestimentaire, chercheuse vestimentaire… Nous lui avons fait invitation à présenter son travail. Elle prend cette journée pour rechercher les corps dessinés dans ses vêtements. Comment sont-ils, qui sont-ils ? Au fur et à mesure de la journée ses chiffons prennent corps, attitudes. Quand nous serons au travail, elle recherchera des formes pour nous proposer à chaque pause ses corps en forme. Un grand merci également à Charles Cullard et Claire Le Poitevin qui ont œuvré aux deux Liminaires préparatoires à la journée – ils ont été diffusés aux inscrits, mais vous pouvez les retrouver sur le site de l’ACF-VLB.

Enfin, je tiens à remercier tout particulièrement Isabelle Rialet-Meneux et Claude Oger, à qui le bureau a confié la responsabilité de cette journée. Pour la préparer, ils ont fait le choix de se constituer en cartel avec Claire Le Poitevin, David Briard et Françoise Labridy en tant que plus-un. Un cartel, c’est cette modalité de travail inventée par Jacques Lacan, qui réunit pour un temps limité quatre personnes plus-une. Gageons que nous allons voir aujourd’hui comment ce singulier petit dispositif peut, en vectorisant cinq désirs décidés, donner naissance à une grande journée.