Nip/Tuck : « A perfect lie »[1]

Claire Le Poitevin

niptuck

            Notre époque, loin d’exalter les rondeurs comme au 17ème siècle, prône l’idéal d’un corps mince, musclé, sain… Jusqu’à la dictature d’un corps parfait ? Bien que le modèle de la « beauté naturelle » reste hyper dominant, le recours au bistouri et au botox se fait de plus en plus fréquent dans cette quête effrénée de perfection.

            La série Nip/Tuck ne s’y trompe pas. Ryan Murphy, son réalisateur, dévoile dès le générique ce qui semble être devenu l’injonction de notre temps : « Make me beautiful » !

« Le jour où on renonce à la perfection la vie ne vaut plus la peine d’être vécue »[2]

            Satire contemporaine du culte de l’apparence, de la tyrannie de la beauté et de la quête de la jeunesse éternelle, Nip/Tuck brosse le portrait d’un monde où la lame du chirurgien esthétique semble pouvoir tout arranger : affiner un nez, augmenter une poitrine, modeler un fessier, poser des implants, lifter des rides, … Illustration de ce que Lacan avançait déjà en 1967 : « il faudra à ce corps les excès imminents de notre chirurgie pour qu’éclate, au sens commun, que nous n’en disposons qu’à le faire être son propre morcellement, qu’à ce qu’il soit disjoint de sa jouissance »[3].

            Les 100 épisodes de cette série, sortie en 2003, portent chacun comme titre le nom du patient opéré dans l’épisode. Les deux chirurgiens protagonistes, les Dr Troy et Mac Namara, ont affaire à un panel de requêtes de patients, parfois très incongrues : un mafieux veut se refaire le visage pour échapper à son créancier ; une femme riche enchaîne lifting sur lifting ; des sœurs jumelles, lasses de se ressembler, souhaitent voir modifier pour l’une son visage, pour l’autre certaines parties de son corps, puis demandent l’opération inverse insupportées par la différence du regard que l’autre peut porter sur chacune ; une autre patiente ira jusqu’à se faire casser le nez par son mari pour obtenir une nouvelle opération de son nez jamais assez parfait…

            Tout puissants, ils répondent à la demande de leur patient, sans repérer l’au-delà qu’elle recouvre, ouvrant dès lors à l’illimité. À l’instar de Photoshop, d’une simple retouche, ils pensent offrir à leurs patients le bonheur, corrigeant, ôtant le point qui leur fait horreur et qui se localiserait dans le corps. De la correction chirurgicale qui peut tendre vers l’infini, jusqu’à devenir addiction, aux corrections des dites dysmorphophobies, rien ne semble arrêter ces deux médecins, à l’éthique plus que douteuse. Heureusement le ratage est de mise, les poussant à se référer à l’avis d’une psychologue à qui ils remettront cette question de la limite de leur pratique.

« Dites moi ce que vous n’aimez pas chez vous »[4]

            Parallèlement, au long des six saisons de Nip/Tuck, nous suivons les tribulations des deux chirurgiens, associés et amis de longue date. D’emblée, ce duo détonne tant leurs vies personnelles sont diamétralement opposées. Le premier mène une existence bien rangée, routinière, près de son épouse et de leurs deux enfants. Rien ne déborde au contraire de son partenaire, qui est lui dépeint comme un Don Juan, sans limite aucune dans la recherche de son plaisir. Peu scrupuleux, il accepte par ailleurs tout type d’interventions chirurgicales pourvu qu’elles rapportent de l’argent. Le bien et le mal incarné donc ! Mais il ne faudra pas longtemps pour que ce tableau se fissure : la famille de Mac Namara semble imploser dès le deuxième épisode. Quant à Troy, le vernis de séducteur amoral ne tarde pas à s’écailler et révéler son envers. Il regrette une vie sans attaches, aspirant secrètement à celle de son ami.

            Pleine de rebondissements en tout genre concernant les embrouilles amoureuses de ses personnages, là encore Nip/Tuck met avant tout en évidence le ratage. Ils achoppent tous sur la question de l’amour. Si d’un point de vue personnel, vouloir maintenir les apparences n’empêche en rien la débâcle de leurs vies privées, nos deux chirurgiens n’en tirent pas pour autant enseignement quant à leur pratique !

            C’est là leur point de duperie, ne pas percevoir que la haine, au joint entre imaginaire et réel[5], vise l’être au delà de l’image, que la haine de soi est la haine de la Chose en soi. Modifier l’image du corps, n’en modifie pas pour autant la jouissance. Aussi l’amour, autre des trois passions lacaniennes, au joint entre le symbolique et l’imaginaire, pourrait être une tentative de solution. Ce que Marco Focchi, dans Scilicet, avançait ainsi « la chirurgie esthétique est la tentative mécanique […] de séparer par un geste précis le narcissisme de la haine de soi, le coté insupportable qui ne peut que se faire représenter de manière incidente par l’image du corps. L’amour n’opère pas chirurgicalement, n’extirpe pas le noyau de haine de soi, mais le rend acceptable à travers le regard de l’autre. »[6]

[1]     Parole du générique de Nip/Tuck, https://www.youtube.com/watch?v=fNOpEH4XKk8

[2]     Christian Troy, Nip/Tuck, saison 1 épisode 1

[3]     Lacan J., « De la psychanalyse dans son rapports avec la réalité », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 357.

[4]     Sean Mac Namara, Nip/Tuck, saison 1 épisode 1.

[5]     Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil,

[6]     Focchi M., « Chirurgie esthétique, transformiste », Scilicet, Un réel pour le XXIe siècle, Rue Huysman, 2013, p 48.