Roxane, ou une folie amoureuse ordinaire

par Peggy Coquantif

Roxane aime l’homme beau. C’est, à l’entendre, tout ce qui l’attire.

Ce qui la rend folle d’amour pour Christian, c’est sa belle image. Elle a l’idée qu’un beau visage ne peut être que la métonymie d’un bel esprit, qu’un beau visage ne peut engendrer que du beau.

Roxane, comme le souligne Cyrano, ne manque ni d’esprit ni d’intelligence. Elle se ravie devant le beau langage, les belles lettres et les fins mots, au point qu’elle ne saurait désirer un homme s’il en était dépourvu. Mais à la condition que son image, aussi, soit belle.

Acte I, scène VI, Roxane décrit Christian à Cyrano :

Roxane

Il a sur son front de l’esprit, du génie,

Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau…

 

Cyrano

Beau !

 

Roxane

Quoi ? Qu’avez-vous ?

 

Cyrano

Moi, rien… C’est… c’est…

C’est ce bobo

 

Roxane

Enfin, je l’aime. Il faut d’ailleurs que je vous die

Que je ne l’avais jamais vu qu’à la Comédie…

 

Cyrano

Vous ne vous êtes donc pas parlé ?

 

Roxane

Nos yeux seuls

 

Cyrano

Mais comment savez-vous, alors ?

 

Roxane

Sous les tilleuls

De la place Royale, on cause… Des bavardes

M’ont renseignée…

 

Cyrano

Il est cadet ?

 

Roxane

Cadet aux gardes

 

Cyrano

Son nom ?

 

Roxane

Baron Christian de Neuvillette

 

Cyrano

Hein ?…

Il n’est pas aux cadets.

 

Roxane

Si, depuis ce matin :

Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

 

Cyrano

Vite,

Vite, on lance son cœur !… Mais ma pauvre petite

 

…Ma pauvre enfant, vous qui n’aimez que le beau langage,

Bel esprit,- si c’était un profane, un sauvage.

 

Roxane

Non, il a les cheveux d’un héros de d’Urfé !

 

Cyrano

S’il était aussi maldisant que bien coiffé !

 

Roxane

Non, tous les mots qu’il dit sont fins, je le devine !

 

Cyrano

Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.

-Mais si c’était un sot !…

 

Roxane

Eh bien ! j’en mourrais, là !

 

Roxane tient pour certain que, sous le joli front et la chevelure romanesque et héroïque de Christian, ne peuvent s’y loger que des choses de finesse.

Pourquoi un tel aveuglement ? Quelle passion pour le beau cela recouvre-t-il ?

Il n’y a pas eu rencontre avec Christian, il ne lui a pas fait la cour.

C’est, dit Roxane, acte II, scène VI :

Un pauvre garçon qui jusqu’ici m’aima

Timidement, de loin, sans oser le dire

A l’instar de De Guiche qui fait preuve d’une audace outrancière, et de tous ces hommes qui ne cessent de la voir si désirable, en voilà un qui dénote, c’est Christian, qui n’ose dire et ne l’importune.

Ce « pauvre garçon », Roxane l’imagine être de ceux qui évitent la rencontre, de ceux qui parent au possible rapport amoureux. Et cela semble être pour lui plaire. L’imaginaire qu’elle nourrit là pourrait s’entendre comme un stratagème, pour faire que les corps jamais ne se rencontrent, pour mettre à distance le sexuel. Dire « pauvre » pour qualifier Christian, ne serait-ce pas l’affubler d’une castration imaginaire ?

Aussi, cette fêlure masculine l’attire chez son ami Cyrano. Elle prend là la forme de la blessure, de la plaie, que Roxane soigne avec grande tendresse et affection.

Le beau, voilà la seule chose qu’elle peut voir d’un homme s’il ne lui dit mot. Mais puisqu’elle ne saurait aimer un homme dépourvu d’esprit, la voilà bien obligée de se raconter une petite histoire pour tenir son aveuglement.

Rien n’ébranlera, du vivant de Christian, son petit roman ; ni les mots d’amour déclamés par la voix de Cyrano (voix qu’elle connaît pourtant fort bien depuis son plus jeune âge), ni l’absence d’esprit de Christian quand elle se retrouve, seule, face à lui.

On voilà une, pour sûre, qui tient l’ignorance au rang de la passion.

Cette duperie en trio, ce ménage à 3, où l’un fait la part de l’esprit et l’autre la part du beau, dévoile un versant ironique de l’amour. Il semble là que Roxane, tout comme Cyrano, en passent chacun par Christian, pour faire qu’il n’y ait pas l’illusion d’une quelconque rencontre entre eux.

Christian voile Cyrano pour Roxane, et réciproquement. Ils organisent, à leur insu ou pas, avec l’entremise de Christian, une tromperie qui s’articule au réel de l’amour.

Ce que l’adaptation de Dominique Pitoiset montre là d’original chez Roxane, c’est une jeune femme qui souffre, et est embarrassée de sa féminité qui attise le désir des hommes. Sa beauté semble être pour elle une contrainte pour ce qu’elle éveille comme désir sauvage chez l’homme.

Cyrano, lui, est en miroir inversé. La laideur de son nez le contraint à ne connaître l’amour d’aucune femme, fût-elle sa propre mère. C’est une défense, son nez, qu’il brandit à tout va à qui veut, ou pas, l’entendre. C’est une défense aussi voyante qu’un panache sur un chapeau, qui le garde de se faire objet aimé. Cyrano, qui se place « au-dessus des hommes », a choisi, lui, d’être haï et de se faire des ennemis.

Mais face à Roxane, le S.K.beau chute, le matamore se dévoile, le panache se dévoile vérité menteuse. Sa valeur phallique de chiqué, sa virilité, qui l’enorgueillit auprès des hommes pour lesquels il joue l’Un, se dégonfle face au réel de l’amour :

Cyrano

Qu’elle me rit au nez, c’est la seule chose que je craigne.

Roxane, aussi, n’occupera pas la place de l’objet aimé pour Cyrano, pour rester à celui de l’aimante.

Et c’est à la seule condition de l’impasse due au réel de la mort annoncée par l’agonie de Cyrano que leur amour pourra, mais à bas bruit, se dire. Là, Roxane peut entendre que Cyrano, parce qu’il est mourant, l’aimait, et réaliser son amour pour lui. Triste ironie : Cyrano trépasse.

Roxane et Cyrano font tout pour que le versant réel de l’amour et son côté imaginaire ne soient pas conciliables. Cela rend Roxane folle.

D. Pitoiset met cette folie ordinaire en lumière, faisant un portrait aux multiples facettes appuyées par ses divers costumes. La nuisette homewear marquée d’une perte rouge sang marque, dans le réel, le manque qu’elle ne saurait assumer. Son apparition, en sortie de bain aux épaules dénudées, met en scène une Roxane qui peut offrir son corps au regard d’un homme, à la condition que l’écran affichant Skype et les beaux mots d’amour distancent la rencontre physique des corps. Le déguisement grotesque de princesse haute en couleurs traduit la folie ordinaire dans laquelle elle est prise. L’habit austère des veuves dévouées recluses au couvent appuie son penchant pour les hommes morts.

Dans cette pièce, tout le monde délire. Aucun n’est à l’heure de son désir. Le ratage amoureux perdure jusqu’à ce que mort s’en suive. L’amour, ici, demeure de l’ordre de l’impossible. L’amour entre Cyrano et Roxane est une quête qui, jamais, ne cesse de rater à se dire, au bon destinataire.

 

 

Du jamais vu !, par Isabelle Fauvel

Dans la mise en scène de Dominique Pitoiset[1] de Cyrano de Bergerac, alors que vous prenez place dans ce temps où vous croyez « penser à vos petites affaires »[2] à l’abri des regards, avant le moment sacré de la pénombre, la lumière crue de la scène vous happe. Un décor dénudé vous accroche, c’est inattendu : une salle de réfectoire d’hôpital psychiatrique et sur l’avant-scène dans un fauteuil, un homme est assis dos au public. Apparaît uniquement le haut de son crâne rasé avec une cicatrice rouge sang, vous êtes saisi d’emblée, délogé.

L’homme est face à la scène comme vous, son fauteuil est sur le bord de la rampe. Dans un effet de miroir et désappointé, vous vacillez, vous cherchez un point d’assise. Vous vous retournez et vous voyez le spectateur logé derrière vous, de qui vous-même étiez, l’instant d’avant, face cachée. Dans cet instant de voir, désinstallé, une gêne vous attrape. La salle de spectacle devient omnivoyeuse. Dans cet entre-deux, ça vous regarde, inquiétante étrangeté :

côté pile, reflets infinis de dos en cascades et côté face, l’énigme.

Cet homme sur ce seuil entre scène et public, est-il mort ou vivant ?

Est-il enfermé dans cet hôpital comme Antigone enterrée vivante dans son tombeau ?

Ce crâne blessé ne vous quitte plus des yeux. Dans ce décor dépouillé, le rideau déjà levé, le drame est antérieur à vous, la pulsion de mort rode.

Le désir est captivé parce que ça vous déroute. Vous attendiez les chapeaux parés de plumes, des épées argentées, car Cyrano colporte avec lui une imagerie d’Épinal. Le texte était établi au bout de la langue « Mon nez, un cap… ».  Le ronron est débouté.

En arrière-scène, il y a ces portes battantes d’hôpital ajourées de fenêtres, lieu par où vous supposez que d’autres comédiens vont apparaître et disparaître. Sur ce seuil, sur ce fond d’absence, de silence et de la présence de cet homme inanimé, vous attendez. L’invisible s’impose. Cette embrasure vous tient jusqu’à la fin de la pièce car c’est par là que se franchiront et se succèderont les actes de la pièce. De temps en temps, les comédiens sortis de la scène regarderont par le carreau de la porte, curieux de ce qui se passe sur scène quand ils ne sont plus là, car ce Cyrano est un homme libre, briseur de routine. Le suspens est rythmé par les battements de porte et vous êtes aux aguets, épié : qui regarde, tapis derrière la lucarne ?

La tension se situe entre angoisse et désir. Une présence insaisissable vous regarde et vous échappe.

Vous êtes réveillé, qui plus est avant que cela se joue. En haleine de peur de rater la rencontre et pourtant, cela se produit car, ici, « tout le monde est fou[3] » et vous rappelle « l’inadéquation du réel et du mental[4] ».

Dans ce contexte, vous entendez la jouissance en jeu, dans le texte d’Edmond Rostand. Cyrano est ironique, dénonce les semblants. Avec la tirade des « non merci »[5] advient le temps de comprendre. Le refus de croire, porté à son incandescence, brûle les ailes. Ici, les mots d’amour seront dits par l’intermédiaire de Skype. Cyrano trompe l’œil de Roxane avec pour appât la beauté de Christian qui parlera à Roxane sous la dictée de Cyrano. « L’amour c’est donner ce que l’on n’a pas[6] » mais Cyrano ne veut pas perdre car il a le nez laid. Le verbe est un asile qui lui sert à se cacher la face. Son angoisse est liée à son rapport « à un instrument qui défaille[7] ». Elle l’aveugle. La chute d’une poutre lui fend le crâne. Son goût pour la liberté lui a fait des ennemis. C’est ainsi que se conclut le mythe de Cyrano par Edmond Rostand. Mais dans cette mise en scène, le moment de conclure s’ouvre sur l’équivoque. La poutre est toujours dans l’œil, dit-on. Le complot est fait de langage. Ici, l’impact des mots percute le corps. Ce crâne « fêlé » est-ce le fruit d’un délire ? Est-ce la marque d’une automutilation ? Est-ce l’image de la perte et de la séparation, symbolisée sur le crâne?

L’intranquillité est au rendez-vous jusque la fin de l’envoi, ça touche ! Philippe Torreton fait vibrer le texte. Avec lui, il résonne. Il vous l’adresse sous forme de question : « Et vous, que pensez-vous de cela ?[8] »

[1] Rostand Edmond, Cyrano de Bergerac, mise en scène de D. Pitoiset, Théâtre de la Porte Saint Martin, le 7 mai 2016.

[2] Lacan J.,  Le Séminaire, livre vii, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, p. 294.

[3] Lacan J., « Journal d’Ornicar ? », Ornicar ?, n°17-18, 1979, p. 278.

[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, Choses de finesse en psychanalyse » (2008-2009), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris viii, cours du 12 novembre 2008, inédit.

[5] Cf. http://www.dailymotion.com/video/x22y4ry_tirade-des-non-merci-cyrano-de-bergerac-2014_creation

[6] Lacan, J., Le Séminaire, livre viii, Le transfert, Paris, Seuil, 2001, p. 150.

[7] Miller, J.-A., « Introduction à la lecture du Séminaire L’angoisse de Jacques Lacan »,  Revue de la Cause freudienne n°58, Paris, Seuil, octobre 2004, p. 86.

[8] Cf. https://www.franceinter.fr/emissions/studio-theatre/studio-theatre-16-mai-2014