Rencontre$ autour d’un film

21 nuits avec Pattie, un film d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu

Le vendredi 14 octobre dernier, avait lieu la troisième d’une activité lancée par deux membres de l’ACF-Saint-Malo — Nicole David et Marie-Christine Segalen —, qui, en compagnie de Laurence Leborgne et d’Éric Falloux, organisent le cycle Rencontre$ autour d’un film ; pour préparer ce film, ils ont constitué un cartel de travail avec Emmanuelle Borgnis-Desbordes, psychanalyste et membre de l’ECF et obtenu la venue parmi nous des Réalisateurs du film : Arnaud et Jean-Marie Larrieu. Tout ceci n’aurait pu aboutir sans la précieuse collaboration de l’équipe dirigeante du Vauban 2 : Loïc Frémont, son Directeur et Perrine Gillio, la Programmatrice.

21 nuits avec Pattie est un film vivant et délicieux, aussi émouvant que spirituel, avec des plans magnifiques et une mise en scène aux effets millimétriquement osés, pour ne jamais dépasser la juste mesure, celle qui avoue son point d’aporie ; le jeu des acteurs — Isabelle Carré (Caroline), Karin Viard (Pattie) et André Dussolier (Jean) —, est sublime de justesse et d’inspiration.

Avec 21 nuits avec Pattie, nous rejoignons une forme de tragicomédie que n’aurait point renié un maître du genre tel qu’Aristophane ; la Chose errante et qui fait l’âme du drame s’incarne par une mère dont le cadavre — fort peu obéissant à ce qu’on attend de lui —, disparait, réapparaît ; voire se fait apparition — revenante —, comme signe de muette éloquence, toujours à l’instant d’une bascule du drame ou d’une métamorphose… Une maman ne meurt jamais tout-à-fait — sa jouissance du moins, hante l’énigme de cette ligne de partage entre la mère et la femme —, et cette impossible acribie rejoint ce non-délimitable en quoi consiste ce que veut une femme et …sa jouissance. Et même le côté apparemment si dru des historioles coquines de Pattie n’en dévoile nullement le mystère ; de facto, si elle fait volontiers part de ses aventures — avec sa crudité joyeuse et sa faconde inspirée —, elle fait plus impénétrable encor, ce monde où elle fait cascader ses joies naïves — au sens vertueux du terme —, et ses inattendues voluptés poétiques.

À vrai-dire, Pattie est une Mainade, elle nous entraîne dans un tourbillon dionysiaque, une fabuleuse oribase [ορειϐασία][1] pyrénéenne, en cette course animée de juteuses confidences dans ces replis montagnards — avec le vin et la transe, le verbe et les sens —, elle est faite d’ivresse inspirée et de douce folie, où sa faconde naïve impulse le sacré d’un antique thiase, celui où l’inconnu du connu fait rencontre par excellence. À ce titre, la manière dont elle évoque sa confrontation addictive à l’animalité du bucheron-satyre est un morceau de charnelle éloquence, où la frappe surgie de ces mots hors-du-rien dit tout à la fois sa pudicité sentimentale et « ce grâce à quoi la femme ne sait jouir que dans une absence »[2]. La manière bacchante que dé–voile Pattie pour jouer de la folie des sens et mieux s’en parer encor, rejoint cette particularité féminine que cite Lacan : « toutes les femmes sont folles, qu’on dit. C’est même pourquoi elles ne sont pas toutes, c’est-à-dire pas folles-du-tout, arrangeantes plutôt »[3].

Et quant à l’énigme de la jouissance féminine, cette opacité si bien marquée depuis Freud, qui, de n’être pas liée à l’organe, se trouve chez Lacan indexée « supplémentaire »[4], la scène du cimetière sera la plus parlante ; ce, entre l’aveu littéraire d’un trembleur nécrophile et celui, plus charnel, de Pattie qui — pour une fois —, reçoit au surintense la voix et la parole de l’Autre. Là, cet aveu mutuel de la sur— prise, avec des mots si touchants, fait mouche pour le spectateur alors lui-aussi percé par l’effet sidérant de cette rencontre. Et cette inattendue transverbération de Pattie — qui, de « faire la morte », se laisse ravir par la magie du verbe —, évoque le Don Giovanni de Wolfgang Amadé Mozart et Lorenzo da Ponte, où le Catalogo pourtant riche de mil e tre conquêtes, laisse entrevoir qu’entre-toutes, sa préférée reste la giovin principiante (la « jeune débutante ») ; oui, c’est de la virginité du femmina — via la surprise du plaisir —, que Don Giovanni espère arracher l’aveu inconscient de ce qui, chez la femme, fait l’éternel mystère.

Et cette surprise-là, fait précisément redécouvrir les vertus de l’amour à Pattie ; elle qui, jusque-là, n’avait dévotion que pour « la bite » — et surtout pas le sentimenteur —, retrouve une passion jalouse ; le manque la possède, laisse à désirer et — l’âmour à nouveau …l’habite —, désormais, elle transe par la seule magie des mots choisis de l’alètheia [ἀλήθεια] : l’avérité poétique de l’Écrivain.

Conquise par la pulsion ambiante et la sincérité naïve de Pattie, Caroline se laisse peu à peu entraîner vers sa métamorphose de femme ; insensiblement, elle délaisse sa haine de la jouissance de sa mère pour son amour du vivant et trouve enfin ses désirs de fruit mûr, son goût pour l’homme.

Nous ne saurions terminer sans dire un mot sur la touche de génie du chat noir — celui de la mère —, qui d’abord se précipite vers le heimlich (intime) du cadavre maternel ainsi retrouvé ; et puis, sous l’œil dilaté d’une Séléné complice de la nuit obscure de l’être, ledit greffier soudain Unheimlich (inquiétant-étrange) ressurgit, d’abord comme pur regard, avant que la vivacité de sa geste, à la femme, fasse signe : c’est l’invite à l’oribase initiatique de Caroline, dans un déchaînement de cataractes orageuses et de fulgurations — apocalypsis [αποκάλυψις] ou « révélation » —, d’où le « …oui ! » de sa délivrance des sens, vers le ciel en fin, hurle son assentiment au plaisir.

Son regard sur la virilité a transmuté radical, elle essaiera d’abord de voiser son impulsion génitale à la manière de Pattie — mais soudain —, …prise, le silence de la satisfaction de la pulsion l’envahit ; en fin, Caroline se laisse happer en elle-même et son émoi ne sexe-prime qu’en l’ouverture soudain figée d’un visage au regard muet, ravi à elle-même par la volupté…

La soirée eut un évident succès, la salle était vivante lors de la séance… La projection de 21 nuits avec Pattie fut suivie d’un échange très passionné avec Arnaud et Jean-Marie Larrieu, les réalisateurs du film. Nous ne saurions conclure sans remercier Perrine Gillio — la Programmatrice —, ainsi que Loïc Frémont, le Directeur du Vauban 2, pour leur accueil et les opportunités dont nous avons bénéficié pour la projection de 21 nuits avec Pattie et l’organisation du succulent débat qui s’en suivit.

Nous vous espérons aussi nombreux pour l’opus 4, au printemps 2017 !

 

Daniel Cadieux

[1] L’oribase est une « course en montagne » [ορειϐασία ou oreibasia : de oros « montagne » et basis « marcher »] ; dans le rite dionysiaque, elle initialise la danse sacrée ou thiase.

[2] Jacques Lacan, « La petite différence », p. 17, in …ou pire — Le Séminaire — Livre XIX, Édition : Seuil, Paris, 2011.

[3] Jacques Lacan, « VI », pp. 63, in Télévision, Édition : Seuil, Paris, 1974. — Ou encore, plus récemment édité : p. 540, Télévision, in Autres Écrits, Édition : Seuil, Paris, 2001.

[4] Jacques Lacan, « Dieu et la jouissance de l/a femme », p. 68, in Encore — Le Séminaire, Livre XX, Édition : Seuil, Paris, 1975.

 

 

Nous sommes très heureux de vous annoncer la venue à Saint Malo d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu pour une rencontre-débat avec le public autour de leur film 21 nuits avec Pattie (sorti en 2015) qui sera projeté, à 19h45, au cinéma Le Vauban 2, le vendredi 14 octobre, dans le cadre du cycle Cinéma et psychanalyse. Vous trouverez ci-joint l’affiche et le flyer de cette soirée.

Les “frères Larrieu” ont réalisé de nombreux films : Un homme, un vrai (2001), Peindre ou faire l’amour (2005), Le Voyage aux Pyrénées (2008), Les Derniers jours du monde (2009), L’amour est un crime parfait (2013)

Nous vous attendons nombreux pour cette soirée exceptionnelle, aussi sera-t-il prudent de réserver ses places à l’avance en les retirant au guichet du Vauban 2 à partir du mercredi après-midi 12 octobre.

A bientôt.

Daniel Cadieux et M-Christine Ségalen

flyer-21-nuits-web

Rencontre avec Arnaud et Jean-Marie Larrieu

autour de leur film 21 nuits avec Pattie

De la rencontre à la métamorphose…

Votre film aborde de nombreux points qui intéressent la psychanalyse, c’est pourquoi il a fait rencontre pour nous

Jean Marie Larrieu : Et dans nos films, nous mettons en scène des rencontres ! C’est notre sujet. Précisément, 21 nuits vient d’une rencontre avec une Pattie.

Arnaud Larrieu : Nous connaissons une « vraie » Pattie. Un soir, elle s’est mise à parler plus précisément, plus longuement, exactement comme le personnage dans le film. Nous écoutions ses histoires, elle racontait bien, c’était impressionnant…

Le spectateur est saisi par la musique de la langue. Au point que cette parole devient très poétique, très littéraire et… très drôle.

JML : Oui, c’est une histoire de parole et à partir du moment où la parole allait être impudique, il nous fallait très peu montrer. Nous avons mis l’ensemble en résonance, ce qui relève du corps et ce qui relève de l’esprit. Au fond, le film mélange sans arrêt les frontières. Il y a quelqu’un qui parle de sexe, mais en réalité on se met à écouter la mélodie d’une parole et à percevoir son effet sur une autre femme. Une des questions essentielles, au-delà de l’histoire de sexe, c’est la question de l’intimité. Au fond Pattie n’a pas d’intimité quand elle raconte ses histoires et pourtant ça amène chez Caroline, la question de l’intime. Mais qu’est-ce-que l’intime ? Nous revenons du Japon et un critique japonais nous disait que notre film racontait l’histoire d’un personnage, Caroline, qui apprenait à se déshabiller…

Cela aboutit finalement à un film où une femme découvre ce que c’est qu’être une femme pour un homme. Aviez-vous cette idée au départ ?

JML : C’est venu peu à peu. C’est tout un travail de dramaturgie et d’écriture autour de notre sujet : les métamorphoses.

Le personnage à l’origine de toutes les métamorphoses, la mère, morte, est au fond très vivante. On parle d’elle, on découvre une personne très désirante… Sa disparition a des effets pour Pattie, pour Caroline et pour Jean, et à chaque « ré-apparition », une modification subjective s’opère pour chacun.

JML : Nous nous sommes aperçus qu’à partir de sa disparition, elle était encore plus vivante. La nuit étrange où Pattie n’a plus envie de rester au bal, elle se met à marcher, elle tombe sur la clairière aux champignons et vit un événement quasi-religieux. Elle dit avoir vu Zaza. Elle n’arrive pas trop à comprendre ce que ça veut dire, mais elle sait que quelque chose change en elle.

Au fond, il est temps pour Pattie que quelque chose arrive. Quand elle entend parler de Jean la première fois, elle est intéressée par cet homme qui parle comme un livre. Quelque chose semble l’attirer au-delà des rencontres qu’elle peut faire habituellement dans la fête.

JML : Oui, Pattie est au bout de quelque chose.

On part d’une femme qui ne parle que de sexualité, puis petit à petit, elle commence à lâcher cette position et concède à être amoureuse à nouveau. Il y a une révélation pour elle…

AL : Il y a un point de bascule à la fin quand elle dit : « Vous les hommes, vous ne voyez que les corps et pas les âmes… » L’amour la rendait malheureuse. On la sent plus mélancolique alors qu’elle était gaie. Le changement ne va pas être facile…

JML : Le secret, c’est que c’est une ancienne jalouse. Elle a été amoureuse et ne veut plus en entendre parler. Elle y retourne, pas sans risque, en se disant : « J’ai peut-être ma chance avec ce type, je suis sa première ‟vivante”. »

C’est une position d’exception : être la seule pour un homme ! Mais elle est jalouse, elle dit à Jean : « Tu ne vas pas retourner voir Zaza ? ». Il lui renvoie que si elle pouvait mettre un petit bémol à cette part vivante quelle clame, il pourrait effectivement se passer quelque chose avec lui.

AL : Jean l’emmène ailleurs. Dans le texte de Le Clezio[1] qu’il lui lit, il est question d’une sorte de Pattie dans la forêt, un peu alcoolique, un peu prostituée, qui raconte ses histoires. Il lui donne un miroir de ce qu’elle est dans un autre univers, dans l’univers des personnages.

JML : L’ironie pour Jean c’est que, pour la première fois de sa vie, il est jaloux, il imagine que quelqu’un est passé avant lui. Cela ne lui était jamais arrivé !

Il ne supporte pas ce que ça lui renvoie et ça le met hors de lui : « Comment peut-on abuser d’une femme ? »

JML : Là, il était retors…

Est-ce une trouvaille pour ne pas se dévoiler ?

AL : En même temps, c’est comme s’il se posait la question à lui-même : « Comment je peux… ? »

Il pourra le raconter à Pattie qui l’écoutera sans tabou.

Se pose là, la question de l’intimité

JML : Elle accueille son intimité. A priori, il ne pouvait en avoir qu’avec des mortes… il était très seul. (rires). Quand on lit le texte de Wittkop[2], c’est terrible.

Ce sera sa première fois avec une vivante, qui « sait si bien faire la morte »…

AL : Et c’est la première fois que Jean est écouté.

Ces rencontres entre les personnages révèlent à chacun quelque chose de son propre désir.

AL : Caroline, elle, en passe par la mère qu’elle ne connaissait pas beaucoup. Elle invente une histoire de sa mère avec Kamil pour ensuite se glisser dedans. Cette scène allait bien avec tout ce qui est dit sur la mère tout au long du film, femme volage et légère.

Cela arrive après que Caroline ait déplacé ce corps lourd, encombrant. Elle se coltine le réel de cette mort.

AL : Là, c’est le vrai corps mort, ce qui l’oblige à toucher sa mère vraiment. Et un corps mort, par définition, ça n’aide pas.

JML : Il était nécessaire que Caroline retrouve un rapport charnel avec sa mère.

Pour s’en séparer ensuite ?

JML : Elle s’en sépare et c’est le fantôme qui arrive.

La mère fait partie du royaume des morts et Caroline, qui s’y refusait jusque-là, peut aller vers les vivants en entrant dans le bal.

AL : Elle est vivante. Le bal démarre. La fille quitte sa mère et la mère se fait son petit bal. L’idée était que Zaza danse comme si elle dansait pour la première fois en tant que fantôme.

JML : Nous nous sommes inspirés de récits sur le deuil et l’imaginaire. Le fantôme représente l’endroit d’un entre-deux. Le mot présence vient souvent désigner une espèce de mode d’être qui n’est pas encore la mort. Pour jouer cet apprenti-fantôme qui apprend à marcher, à se mouvoir, à occuper des espaces, nous avons fait appel à Mathilde Monnier, danseuse-chorégraphe. Elle fait des choses incroyables. C’est au moment du tournage que nous lui avons demandé d’improviser cette danse sur la table. On entend le bal qui arrive, et, là, elle s’élance. C’était assez logique pour cette mère qui fut une femme volage.

Écriture…

Comment s’est construit votre film ?

JML : Dans notre tout premier scénario, nous avions bâti une hypothèse un peu plus rohmérienne : Pattie racontait ses nuits et faisait la rencontre d’un homme, pas du tout son genre. Intimidée, elle demandait à Caroline de vivre cette première nuit à sa place, puis de la lui raconter.

AL : Nous sommes tout de suite partis sur l’idée de la parole, puis nous avons élaboré l’histoire de la mère.

JML : Nous travaillons aussi avec Antoine Jaccoud[3], un script-doctor[4] nous l’appelons notre psychanalyste suisse. Pour lui, le grand enjeu dramaturgique de ce film, c’est la mère. Si elle disparaît, des questions se posent : où est-elle allée ? Va-t-elle revenir ?

AL : Il ne s’attendait pas du tout à ce que la mère revienne, mais il a été preneur.

Comment travaillez-vous avec Antoine Jaccoud ? Que fait-il exactement ?

AL : Il nous lit, mais n’écrit rien. Parfois il se met à parler à la place des personnages, comme s’il était en transe (rires) et nous, nous prenons des notes. Il dépiste toutes les attentes et promesses qu’un scénario va provoquer chez le futur spectateur, de manière consciente ou totalement inconsciente.

JML : Cela nous aide, mais ce peut être assez violent. Il ne lâche rien. Il nous bouscule. Il faut être prêt à écouter quelqu’un qui rentre dans la « cuisine ». Après ses interventions en général, nous en avons pour plusieurs mois à répondre à toutes les questions que cela soulève.

Comment l’avez-vous rencontré ?

JML : Je l’avais rencontré dans un atelier pour jeunes auteurs au Canada et j’avais bien aimé sa manière d’analyser, d’« écouter » les scénarios. C’était l’époque où on adaptait le livre de Philippe Djian[5]. Ça s’est fait sur un livre, ce n’était pas notre projet personnel, c’était plus facile. Et le projet allait se tourner en Suisse.

21 nuits aurait pu être un film dramatique mais il est léger du début à la fin. Le traitement que vous en faites décale le regard du spectateur

JML : En effet, quand on raconte le synopsis, ce film a l’air extrêmement noir. En fait, pas du tout.

AL : C’est aussi l’effet produit par la parole, particulièrement sur la nécrophilie. Quand Jean raconte sa première expérience avec sa mère, c’est assez terrible du point de vue des faits. Mais la littérature rend possible de raconter ça.

JLM : Il y a un côté adaptation. Ce n’est pas un livre, mais les récits de Pattie sont déjà en eux-mêmes, un objet. On peut donc ensuite se permettre d’avoir des points de vue, de mettre en scène, parce que cela ne nous appartient pas.

AL : Ces récits nous ont beaucoup soutenus. Il y a d’un côté la parole réelle de Pattie et de l’autre la littérature sur la nécrophilie[6]. Tous les moments très forts qui touchent à l’intime ne sont pas de nous. Nous nous inspirons de lectures, de rencontres.

On perçoit votre travail de construction, cela semble très écrit. Avez-vous des cadrages en tête au moment de l’écriture ?

AL : Nous avons des lieux en tête, mais les cadrages, eux, se font au dernier moment.

JML : Les dispositifs que nous mettons en place nous mettent dans une certaine précipitation et nous obligent, à un moment donné, à nous lancer. Les actrices aussi se lancent et il y a un lâcher prise obligatoire. Par exemple nous nous sommes faits peur sur le premier monologue de Caroline et de Pattie. Nous nous sommes soudain aperçus qu’il ne restait plus qu’un quart d’heure avant que le soleil ne disparaisse. Nous avons fait trois prises. La lumière était magnifique, les actrices partaient de l’ombre et arrivaient dans le soleil. À la fin, il y avait une telle urgence qu’il fallait vraiment se lancer. Nous nous débrouillons toujours pour nous retrouver dans ce genre de situation, pour que ça nous dépasse aussi. On aime ça…

Vos personnages aussi sont dépassés par ce qui leur arrive.

JML : Et nous le faisons également pour nous-mêmes. Il y a un mélange entre la fiction et le réel. Là aussi il faut être assez solide car nous allons dans des lieux que nous avons connus, avec des gens qui nous connaissent depuis l’enfance. Ça brouille totalement les cartes. On ne sait plus très bien où on habite dans ces moments-là. S’imaginer que nous allons tourner avec des gens comme André Dussolier dans une maison où nous avons vécu quand nous avions 7 et 8 ans, c’est surréaliste. Et les acteurs qui arrivent là comprennent qu’ils sont en train de jouer des personnages qui sont à côté, bien vivants.

AL : Et puis, nous nous intéressons aux gens. L’application concrète dans notre cinéma de cette manière de voir, c’est le rapport aux acteurs. C’est quelque chose qui nous passionne. Les acteurs portent des histoires, ils ont des thématiques. Il n’y a aucune explication, mais ils nous inspirent des histoires. C’est à la fois très écrit, mais après on les laisse totalement faire. On filme la personne… Pendant le tournage, Isabelle Carré parle seule à table, la caméra s’approche et finit très près d’elle. C’est très fort, sur la pudeur. L’actrice doit être sincère, dominer la personne en elle.

JML : Cette phrase : « Moi, la femme mure », était la plus difficile à dire pour elle.

Aviez-vous d’emblée décidé que ce serait une comédie ?

AL : C’est toujours pareil, on a beau dire : ce sera un drame, ça finit toujours par être une comédie…(rires)

De la rencontre à l’énigme du désir…

Si on met vos films en perspective, outre la question de la rencontre, y a-t-il un thème récurrent ?

AL : Il y a beaucoup d’histoires de couples…

JML : C’est le motif, peut-on dire. Dominique Païni[7], ancien directeur de la Cinémathèque française, nous avait dit : « Vous êtes parmi les rares à poser la question de l’hétérosexualité comme un mystère. »

AL : À propos des Derniers jours du monde surtout…

JML : Nous aimons bien cette formule de Dominique Païni. Car ce qui nous passionne, c’est : Comment ça marche quelqu’un ? Ce n’est pas si évident… Pour nous cette question reste un mystère. Dans beaucoup d’œuvres, il y a une sorte d’évidence. Nous, nous interrogeons cette énigme. C’est sans doute pour ça que nous avons de très bons rapports avec les acteurs, car nous soulevons plein de questions mais n’y apportons pas forcément de réponses…

AL : Nous avons toujours pensé le couple comme un mystère… Après, il existe plein de normes, des outils relativement efficaces pour cadrer ça…

Est-ce que vous avez l’impression d’avancer sur cette question avec chaque film ?

AL : D’avancer, c’est difficile à dire, mais de changer de point de vue, oui…

JML : Formellement, au moins, nous avons l’impression d’avancer : cela devient des métaphores… On dit toujours qu’on ne peut jamais revenir en arrière, or les nouveaux films permettent d’avoir des regards rétrospectifs sur ce qui a été fait. C’est faux de dire qu’on ne peut jamais revenir en arrière. Les nouveaux films éclairent les précédents, c’est très troublant et c’est bien. Certaines choses n’ont pas été vues, mais on sait qu’elles pourront l’être grâce à ce qu’on fera plus tard. On a tendance à penser que l’on est artiste quand on maîtrise, quand on a un plan, un programme, qu’on va au bout et que tout est achevé. C’est une (im)posture. Nous, nous sommes contents quand nous sommes dépassés.

Le désir, la vie, l’amour, la mort, sont des questions universelles. Ce qui est épatant pour nous, en regardant 21 nuits avec Pattie, c’est de retrouver des questions qui concernent la psychanalyse : Que veut une femme ? Comment passer d’une position hystérique à être femme ? Comment vous êtes-vous intéressés à la psychanalyse ?

AL : Nous avons fait des études de philosophie. C’est par la philosophie que nous avons rencontré la psychanalyse à la lecture des textes de Freud.

JML : À l’époque de Peindre ou faire l’amour, nous en parlions en faisant référence au fameux terme Unheimlich. Dans le mot allemand, la racine Heim est la maison. Unheimlich : ce qui n’appartient pas à la maison et pourtant y demeure. On retrouve cela dans le film : ces couples qui vont et viennent dans la maison, qui sont à la fois accueillis et finalement, repartent. Il y a un jeu dans ces allers-retours. Quand nous sommes allés au Japon, nous est revenu en mémoire un film de Akira Kurosawa[8], Madadayo, dans lequel des voleurs pénètrent dans une maison et ont la surprise de voir des flèches leur indiquant tout un parcours. Ils sont pris de peur, mais suivent ces flèches et à la fin, une dernière flèche les fait ressortir. Ils ont en fait traversé toute la maison sans avoir rien volé ! C’est un beau parcours, plein de métaphores. Dans nos films aussi, il y a la métaphore de la mort, de l’inconnu, du danger, accueilli et puis évacué…

Interview et retranscription réalisées dans le cadre de Rencontre$ autour d’un film

[1] Le Clezio Jean-Marie-Gustave, « Dans la forêt des paradoxes », conférence Nobel,  le 7 décembre 2008.

[2] Wittkop Gabrielle, Le Nécrophile1972

[3] Jaccoud Antoine, journaliste suisse, sociologue, écrivain, dramaturge et scénariste vaudois, consultant sur le scénario de 21 nuits avec Pattie.

[4] Un script doctor est, dans le milieu audiovisuel, une personne à laquelle on fait appel pour améliorer un scénario

[5] Djian Philippe, Incidences, Gallimard , 2010, adapté au cinéma en 2013 par Arnaud et Jean-Marie Larrieu

[6] Op. cit., p. 2.

[7] Païni Dominique théoricien et acteur de la conservation des films, critique et commissaire d’exposition français. Il a été le directeur du Studio 43, salle de cinéma parisienne qui était consacrée exclusivement à revisiter l’Histoire du cinéma français, distributeur, producteur de films et mécène de cinéastes d’avant-garde. Il fut directeur fondateur des productions audiovisuelles et cinématographiques du Musée du Louvre et directeur de la Cinémathèque française.

[8] Kurosawa Akira, Madadayo, 1993.

LA SOURCE CACHÉE

A leur retour du Japon, où ils présentaient leur film 21 nuits avec Pattie, Arnaud et Jean-Marie Larrieu posent la question de l’intimité, avec cette idée que, finalement, « c’est peut-être, au-delà de l’histoire du sexe, la question du film ». « Parce que, au fond, » dit Jean-Marie, « Pattie n’a pas d’intimité quand elle raconte ses aventures sexuelles et que donc ça provoque la question de l’intime chez Caroline. » Qu’est-ce que l’intime ? Question d’autant plus ardue au Japon qu’il n’y a pas de mot pour le dire.

Dès la première rencontre avec Caroline, Pattie clame sa joyeuse pratique du sexe. Elle se raconte encore et encore, sans bouder son plaisir.

Aux hommes, Pattie montre tout, tout de suite, ça l’excite. À Caroline, elle dit tout, tout de suite, comment elle jouit de croquer le corps et surtout le sexe des hommes. C’est une affaire d’attributs sexuels. Elle dit les émois de son sexe et de sa chair. Elle se livre à ciel ouvert.

L’image ne montre cependant rien de ce que Pattie raconte. Libre au spectateur d’imaginer les chauds ébats dont il est question. Il y satisferait sans doute l’appétit de son œil, mais au prix de passer à côté de ce qui est mis en scène : une femme raconte à une autre femme qui l’écoute en se demandant « Pourquoi vous, euh tu me racontes tout ça ? »

Pattie ne dit pas le plaisir intense de parler de toutes ces choses ordinairement cachées. Mais cela, sans même le savoir, elle le donne à voir, tant elle irradie de tous ces mots si bons en bouche.

Au point que l’on peut se demander si la jouissance du corps à corps avec les hommes est aussi réjouissante qu’elle le dit. Pourquoi en effet sans cesse, la redoubler du plaisir de dire, de ce que la psychanalyse nomme la jouissance de la parole ?

Ainsi l’image manquante fait signe d’un autre manque : une jouissance qui nécessite d’être racontée dévoile qu’elle ne suffit pas. Elle n’est pas forcément là où il est dit qu’elle est

En focalisant sur le récit, en ne substituant pas l’image aux mots, les cinéastes donnent toute sa puissance à la parole et révèlent en l’occurrence sa fonction d’écran : derrière l’image radieuse de gaie luronne que Pattie donne généreusement à voir et à entendre, un spectateur un peu averti, peut pressentir une certaine opacité. Pattie n’est pas si lisse qu’elle le laisse accroire.

Mais le sait-elle elle-même ? Est-elle aussi bonne actrice que Karin Viard qui incarne ce personnage de façon aussi enjouée ? N’est-elle pas plutôt dupe de ce qui la mène ? Y aurait-il un secret sous-jacent ? Oublié ? Refoulé ?

Car il est en effet une autre parole, plus discrète, qui semble parfois lui échapper – l’entend-t-elle d’ailleurs toujours ? – et qui, pour peu qu’on y soit attentif nous conduit, petite brèche, après petite brèche, à découvrir une intimité cachée.

C’est du moins l’hypothèse que je me propose de développer, en observant ce qui se passe et varie dans son lien à Caroline et sa rencontre avec Jean, ce personnage trouble, supposé écrivain-nécrophile-voire ami de Zaza, la morte libertine, à la croisée de toutes les intrigues de l’histoire.

Premier temps de la métamorphose, la nuit du premier bal

C’est un moment particulier annoncé dès le début du film par la jeune gendarme constatant la disparition du corps de Zaza. Cette nuit là, dit-elle, la vierge du 15 Août arrange tout ou dérange tout. Autrement dit, il y faut compter avec ce qui outrepasse la simple réalité humaine et le champ de la rationalité, une Autre dimension, cette scène du rêve, voire de l’hallucination ou du délire, ces productions de l’inconscient que le recours aux mythes et à la fiction permet de représenter.

Le lendemain matin, à nouveau Pattie raconte à Caroline. Mais son récit cette fois témoigne d’un étonnement, les choses ne se sont pas passées comme d’habitude. Partie comme Bambi, elle s’est retrouvée comme la chèvre de Mr Seguin, toute seule, perdue dans la montagne. La joyeuse insouciance à la Bambi tombe, elle éprouve une sensation d’égarement, elle est seule. Que lui arrive-t-il ? Qu’est ce qui ainsi l’a poussée dans la forêt ? Ce lieu étrange – unheimlich dirait Freud – où gîte le merveilleux des contes et légendes, en attente de la rencontre avec l’obscur en soi et la lumière en deçà de l’obscur.

Elle pleure sa vie entière, allongée dans de longues herbes soyeuses où se multiplient de bizarres champignons ithyphalliques. Elle pleure, mais ce n’est pas sans jouissance, les herbes la caressent.

L’égarement dont elle témoigne, couplé avec la prolifération végétale ithyphallique, indique qu’il y a là quelque chose d’une jouissance illimitée. Pattie s’éprouve Autre à elle-même.

Elle en ressort toute neuve, lavée, dit-elle. Une nouvelle virginité ?

Zaza lui apparaît, quelque chose de mystique, comme un rêve. Elle ne peut parler, elle n’y comprend rien, ça la dépasse. Moment de ravissement ? De révélation ? De quoi ?

Cette nuit là, elle a quitté le bal, envie de rien, pas même de Jésus ce bel espagnol de passage, comme elle les aimait habituellement.

Elle parle toujours sans fard du sexuel, de sorte que le spectateur peut s’y tromper et ne pas percevoir, sous la musique des mots, l’ampleur du changement en train de s’opérer.

Elle a en effet perdu le goût de cette jouissance qu’elle étalait avec gourmandise.

Cela se confirme le jour même. A nouveau elle raconte à Caroline, avec sa truculence habituelle émaillée cependant du trouble qui la saisit. Le bûcheron dionysiaque, cette drogue dure à quoi, pour son plus grand plaisir, elle ne pouvait résister, l’a surprise en cuisine. Pour la première fois elle a fait semblant. Il lui faut se rendre à l’évidence, quelque chose a changé. Je ne m’attendais pas à ça. Elle ne sait pas encore dire quoi, mais elle l’a ressenti dans le corps comme effet de vérité : égarée, seule, elle a pleuré toutes les larmes de son corps

Second temps, où se dévoile une ambivalence en matière d’amour

Caroline silencieuse, écoute attentivement Pattie avant, peu à peu, d’entrer dans un dialogue avec elle.

Ce faisant, elle travaille à sa propre métamorphose – version poétique de la rectification subjective dans le champ de la psychanalyse – sur la voie du désir, mais aussi elle soutient, à son insu le travail de métamorphose de Pattie.

Dès le début, elle reste à distance des récits de Pattie. Les paroles de celle-ci butent sur son silence qui présentifie alors une absence. L’absence de l’amie disparue.

Caroline, qui demande pourquoi elle lui raconte tout ça, n’est pas Zaza, la complice libertine avec qui elle riait de ses sexuelles fredaines dans une connivence où s’écrivait 21 nuits avec Pattie, comme projet d’un livre à quatre mains. La mort lui a ravi cette partenaire légère qui, lui donnant la réplique question sexe, donnait consistance à la jouissance racontée. Privée d’adresse pour jouir de dire, la jouissance chute dans un ce n’est pas ça !

Tombée, dévaluée, la jouissance du sexe révèle sa dimension de trompe l’œil, d’écran derrière lequel la supposée luronne cache son âme blessée.

Le plaisir de dire reste un style qui singularise Pattie comme joyeuse luronne, et brouille un peu la perception de ce qui se passe sous le dessous. Pattie en secret pleure sa vie. Une souffrance refoulée fait retour.

La mort éprouvée comme mort de l’autre cher, version radicale de la perte et de la séparation, métaphorisée par le battement de disparition/apparition du corps de Zaza et par les apparitions de son fantôme fait évènement pour Pattie et pour Caroline. A chacune dès lors de produire une réponse à ce que comme femme désormais elle veut. A chacune de se confronter à la question de son désir.

Mais que veut Pattie ?

Elle clame bien fort ce qu’elle ne veut pas.

« Peut-être que maintenant tu as besoin d’amour ? » dit Caroline, qui décidément, est une bonne partenaire dans ce temps d’élaboration, aiguillée sans doute par son propre questionnement.

Pattie se récrie : « L’amour ! ah non ! J’ai horreur de ça, c’est de l’esclavage. » Ce que Freud aurait aussitôt entendu comme son contraire, donc c’est ça qui te manque. La formule même de la dénégation.

D’ailleurs sur sa lancée, Pattie fait l’éloge du sexe d’une façon qui en fait aussi le procès : « Moi je suis esclave de la bite, mais j’en ai marre. » Surtout elle dit ses mauvaises rencontres avec l’amour « Quand t’es amoureuse c’est tout le temps, du moins au début, et tout à coup plus du tout et là c’est que des emmerdes… » Pattie aime l’amour, c’est une amoureuse, mais l’amour l’a fait souffrir, elle connaît les affres de la jalousie et la douleur du laissé tomber.

Dans cette petite tirade Pattie expose la différence de temporalité entre jouissance du sexe et amour d’après son vécu. Voila deux types d’esclavage, mais si le premier a l’avantage de s’arrêter avec la satisfaction, l’autre c’est tout le temps ou plus du tout quand l’aimé s’en va, c’est l’enfer. A l’interchangeabilité des corps s’oppose l’attachement à un partenaire, celui-là et pas un autre, au risque donc de le perdre.

A son corps défendant, croyant faire l’apologie du sexe, Pattie expose son refus de l’amour par peur de perdre et souffrir encore. Elle connaît le prix de l’amour et dit non. Elle ne sait pas encore le prix de la jouissance du sexe.

Troisième temps, la rencontre

Entre temps, Jean est arrivé. La rencontre se fait lors du repas qui réunit en une grande tablée les familiers de Zaza, dont Pattie maîtresse du jeu, et Caroline qui présente Jean, un ami intime de Zaza.

La scène se passe sur la terrasse, lieu de l’entre-deux, entre l’intime de la maison et le dehors, lieu cher aux Frères Larrieu. Jean, amant éploré entre dans une colère qui le dépasse à l’idée que son aimée disparue soit aux mains d’un nécrophile qui en abuserait. Lui si élégant, si mesuré, tape du poing sur la table, tempête, attire l’attention de tous.

Pattie sourit et dit sa version des choses, elle se verrait bien en belle au bois dormant honorée par un bel amant. Elle donne sa définition du nécrophile : un romantique, un amant courtois qui aime de loin et d’autant plus que la Belle est hors d’atteinte. Cependant elle tient sa ligne de joyeuse jouisseuse, « Moi c’est sûr, il me faudrait plus qu’un simple baiser pour me réveiller. »

Jean s’apaise : « C’est vous la romantique » dit-il en écho.

Le mot romantique fait point de rencontre entre eux, chacun reconnaît en l’autre, dans cet instant de voir, une singularité qui fait signe qu’un possible s’ouvre pour peu que chacun y dise oui.

Pattie continue à mener son jeu de semblant, ce qui donne un double discours délicieux : manifestement quelque chose passe entre elle et Jean, ils se rencontrent, ils se parlent et s’entendent, mais le badinage apparent n’a plus teneur de libertinage, voici venu le temps de la séduction.

Quelque chose cependant lui échappe quand Jean prononce le mot romantique. « Peut-être parce que je suis à moitié morte » lâche-t-elle. Cela détonne avec sa tonalité habituelle qu’elle continue à tenir. Ça ne cadre pas dans le tableau.

« Je t’expliquerai », poursuit-elle. Passant au tutoiement, elle ouvre à Jean un petit accès à ce qui aux autres se cache. Invitation à la connivence ! « En tous cas Mademoiselle vous avez un esprit large et généreux, ce qu’il faut pour comprendre ce type de perversion ultime, un esprit qu’on rencontre rarement. » Message reçu ! Quelque chose se dit entre eux d’une affinité particulière à partir de quoi une histoire serait susceptible de s’écrire.

« Ne sois pas jaloux » conclut Pattie, « de toute façon si ce nécrotruc traîne encore dans le coin, ne t’inquiète pas, il est pour moi. J’attire tous les frapadingues, très romantiques ou très pervers.»

Sous le masque de frivole insouciance, le message est clair, ces deux-là sont faits pour se rencontrer. En tous cas Jean apaisé, retrouve de l’allant et se sert un verre de vin, encouragé par Pattie : « Oui, fais toi plaisir Jean. »

Quatrième temps, la seconde nuit du bal

Jean est un personnage ambigu qui entretient savamment les constructions imaginaires que cette ambiguïté suscite. Il ne dément ni ne confirme être l’écrivain comme Caroline le suppose à partir de quelques indices ; il ne l’arrête pas quand elle commence à inventer son roman familial en le supposant être son père ; enfin sa colère à l’idée que Zaza, une fois morte, puisse appartenir à un autre, nourrit l’hypothèse du gendarme ; n’est-il pas nécrophile ?

Il se prête ainsi aux suppositions des deux héroïnes et devient un personnage clé, l’objet d’élaborations fantasmatiques charpentant pour l’une et l’autre, la trajectoire du désir.

A nouveau, le lendemain matin, Pattie raconte à Caroline.

Les cinéastes sans cesse répètent ce motif du récit filmé, reléguant l’image dans les coulisses : l’important – la vérité ? – n’est pas dans les images, elle est dans les paroles, dans la mise en scène de ce qui est dit, dans le battement entre le dire et ce que donne à voir le personnage qui dit dans son interaction avec un autre qui l’écoute.

Pattie raconte avec sa verdeur poétique comment elle a joui du corps de Jean complètement ivre, délirant, dans le coma peut-être, parlant aux étoiles. IL était là et pas là en même temps. Elle s’est bien gardée de passer la limite qui aurait pu le faire revenir à lui. Elle qui jusqu’alors donnait libre cours à son fantasme d’être pénétrée sauvagement, elle n’en a pas eu besoin cette fois, elle s’est arrêtée à ses caresses de diablesse.

Elle en est dingue, elle l’a pratiquement violé, mais elle l’a fait en fraude. Jean n’entre pas dans la série des hommes interchangeables, qui ont ce qu’il lui faut du point de vue pulsionnel, mais à qui il manque le discours amoureux. Qu’elle ne recherchait pas, soit ! Mais à quoi désormais elle aspire.

« Je suis pas son genre, c’est comme si j’avais pas le droit. » Jean est écrivain, cela la charme un homme qui parle et qui parle si bien avec tant de tendresse, mais cela en fait un homme interdit pour elle.

« Il a dit qu’il n’y a pas de jouissance plus tragique donc plus grande que le plaisir qu’on prend avec quelqu’un qui est à la fois là et pas là. »

Se réveillant au désir, Pattie entend que Jean est un être solitaire du fait de sa jouissance nécrophile. Elle réalise par contrecoup la solitude à quoi la condamne sa jouissance débridée avec les hommes qui passent. « Moi aussi finalement, je baise toute seule. » Elle laisse affleurer, devant témoin, la position triste faisant le socle de cette jouissance. Et, le disant, elle en réalise le coût libidinal.

Mais le désir l’aiguillonne, tous les fantasmes existent, il suffit d’une bonne rencontre et tout peut changer. L’histoire va continuer de s’écrire.

Cinquième temps, le consentement

Caroline, écouteurs sur les oreilles nous introduit à une très belle scène d’amour entre Jean et Pattie. A nouveau le récit est à l’image, la scène racontée reste hors champ pour laisser la place à une scène complexe où le jeu des sons et des images fait coexister l’univers du bal, l’émotion de Caroline découvrant la relation amoureuse en train de se nouer.

Cette fois c’est Jean qui raconte. La teneur littéraire très poétique du texte tiré du roman de Gabrielle Wittkop, Le Nécrophile, dont est tiré ce récit, sied bien au personnage de Jean et rend entendable un récit qui n’est autre que la construction d’un fantasme à partir d’un vécu de l’enfance.

Jean révèle à Pattie l’origine de ses conditions de jouissance. Il décrit le moment de déréliction de l’enfant qu’il était au moment de la mort de sa mère, le sentiment d’abandon, la peur, et cette première jouissance soudaine qui fait effraction dans le tableau mêlant émoi, plaisir et détresse au chevet de la morte si belle à jamais.

C’est la première fois que Jean raconte cette histoire. Il sort de sa solitude et dévoile ses conditions d’amour : qu’elle fasse la morte.

L’art de la fiction ici rejoint et éclaire cette version freudienne d’un mécanisme de substitution, selon lequel le désir d’un homme se porterait sur une femme plutôt qu’une autre, parce qu’elle présente un ou des traits prélevés sur l’objet initial perdu et interdit – la mère morte en l’occurrence. Traits qui se seraient fixés lors d’une première expérience de jouissance entre plaisir et déréliction.

Pour être aimée de Jean, Pattie doit consentir à faire la morte, se prêter à son scénario de jouissance en se faisant objet de son fantasme.

La scène que surprend Caroline indique que le consentement est déjà advenu, car c’est une mise en scène de ce qui pourrait être un rêve de Jean : immobile, hiératique, Pattie git sur une tombe, tandis que Jean assis près d’elle, à son chevet, lui parle, d’amour à sa façon.

« Qu’est-ce que tu racontes bien ! » Justement parce qu’il parle si bien, elle peut l’aimer. Parce que son corps lui est désirable de se prêter au jeu de feindre d’être morte, il répond à son désir d’être désirée.

« Je suis nulle en fantasmes… mais là tu vois, quand j’ai senti la jouissance arriver et que je me suis dit que j’allais pas pouvoir ni broncher, ni bouger, ouah, quelque chose est monté dans ma tête, j’ai cru que j’allais mourir. » Pattie a enfin rencontré son partenaire de jouissance.

Dernier temps, entre l’homme et la femme il y a l’ÂMUR

Caroline, de son côté, a suivi sa trajectoire qui la ramène désirante, épanouie à un mari qu’elle redécouvre et auquel elle délivre un mot, déjà dit dès le début de l’histoire, mais qu’elle n’avait alors pas vraiment entendu : « La maison s’appelle la source cachée. » Qu’est-ce à dire ? Mystère ! Du féminin ?

Pattie nous délivre un autre mot de la fin : « Vous les hommes il n’y a que les corps qui vous intéressent, vous ne voyez pas l’âme. » Jean ne voit pas le fantôme de Zaza, magicienne de cette histoire, qui disparaît dans la piscine et peut désormais vaquer à ses affaires dans l’Autre monde, maintenant qu’elle s’est acquittée de sa tâche, si l’on en croit les légendes, en accompagnant son amie et sa fille sur le chemin de leur être-femme.

Caroline a reçu la visite du fantôme de Zaza un soir à sa table ; elles ont bu un verre ensemble et chacune est allée vers son bal, ouverture aux plaisirs des corps.

Pattie l’a vue dans la forêt au premier temps de la métamorphose.

Elle la voit maintenant danser ses derniers pas sur le rebord de la piscine. Précisément à ce moment où elle demande à Jean : « Tu me promets que quand je serai endormie, tu n’iras pas voir Zaza ? » Elle connaît le prix de l’amour, la jalousie, et le risque d’être quittée pour une rivale. Elle y consent. Plutôt le risque de perdre son partenaire que de jouir en solitaire !

Mais elle sait aussi que jamais un homme ne sera tout à elle. Jean courtois, amoureux, reste fidèle à lui-même, insaisissable. En témoigne son oscillation finale entre tutoiement et vouvoiement. «Il n’y a rien à craindre, tu fais si bien la morte » affirme t-il, mais quand Pattie voit le fantôme, le tutoiement « Qu’est-ce que tu vois ? » vire au « Vous m’inquiétez Pattie. » Il est un registre sur lequel il ne peut la rejoindre.

Jamais non plus, elle sera toute à un homme. Zaza métaphorise ce supplément d’âme de la femme, qui toujours échappera à l’homme et que celui-ci nomme, en désespoir de cause, l’éternel féminin, son mystère.

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Interview Arnaud et Jean-Marie Larrieu

La source cachée N. David