Affiche Les paradoxes de la pulsion

Thème du Bureau de Rennes de l’ACF-VLB 2015-2016

 

Les paradoxes de la pulsion

 

Paradoxes freudiens

Dans son élaboration de la théorie des pulsions, Freud a buté sur plusieurs paradoxes qui l’ont conduit à des franchissements majeurs.

C’est dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle que Freud va arracher le concept de pulsion au champ de la biologie, en choisissant d’élire le terme de Trieb plutôt que celui d’Instinkt. La pulsion se manifeste par une poussée irrépressible qui prend sa source dans le corps, et plus particulièrement au niveau des orifices corporels, qui se constituent comme zones érogènes. Un premier dualisme se fait jour : tandis que les pulsions d’autoconservation qui visent la survie de l’individu semblent pouvoir se ranger, bon gré mal gré, sous l’égide de l’Instinkt, la pulsion sexuelle se manifeste chez l’être humain comme résolument déviée quant à son but premier, la reproduction. La sexualité est ordinairement perverse et polymorphe[1] – comme le démontre, à l’envi, la banalisation de la pornographie aujourd’hui[2].

Mais déjà pointe un nouvel écueil : même les pulsions d’autoconservation échappent aux « algorithmes »[3] des instincts des autres êtres vivants, car leurs trajets excèdent la simple satisfaction des besoins vitaux – témoignage de l’existence d’une autoérotique. Les pulsions d’autoconservation apparaissent liées au narcissisme, qui est « le complément libidinal à l’égoïsme de la pulsion d’autoconservation »[4]. Le dualisme se situe désormais entre pulsions du moi et pulsions sexuelles. C’est d’ailleurs dans son texte sur le narcissisme que Freud butera sur un nouveau paradoxe : comment distinguer le narcissisme de l’autoérotisme, dont il a démontré la présence « dès l’origine » ? Comme Lacan le formulera d’une manière saisissante, le narcissisme est lié au moi et à son image, tandis que l’autoérotisme démontre que le corps réel est morcelé par les pulsions partielles : « Je m’aime moi-même […], je suis lié à mon corps par […] [la] libido. Mais ce que j’aime en tant qu’il y a un moi où je m’attache d’une concupiscence mentale, n’est pas ce corps dont le battement et la pulsation échappent trop évidemment à mon contrôle, mais une image qui me trompe en me montrant mon corps dans sa Gestalt, sa forme. »[5]

Le dernier franchissement de Freud s’opère dans le texte Au-delà du principe de plaisir. Le circuit de la pulsion, sous la gouverne du principe de plaisir, était jusqu’alors conçu comme visant une satisfaction qui produisait une baisse de la tension et un retour à l’homéostase. Mais sa rigueur face à l’expérience analytique amène Freud à s’affronter à un nouveau paradoxe. Dans l’exemple fameux du jeu du Fort-Da, observé chez un jeune enfant de son entourage qui tour à tour jette et ramène une bobine, pourquoi est-ce le premier acte, l’éloignement de l’objet, « le renoncement à la satisfaction de la pulsion »[6], qui est inlassablement répété, alors que le plus grand plaisir est indubitablement lié au second ? Et pourquoi ses patients névrosés répètent-ils, dans le transfert, des épisodes douloureux qui « ne contiennent aucune possibilité de plaisir, et qui même autrefois ne peuvent pas avoir été des satisfactions »[7] ? Freud est forcé de se rendre à l’évidence : il existe dans la vie psychique une compulsion de répétition qui « ne tient aucun compte du principe de plaisir », car elle est « plus primitive, plus élémentaire, plus pulsionnelle » que celui-ci[8]. Cette compulsion de répétition pousse, bien plus qu’à la diminution de la tension, à la réinstauration d’un état antérieur, au retour vers l’inanimé : c’est une pulsion de mort. Freud, qui tient ferme à l’idée d’un dualisme pulsionnel pour mieux réfuter le pansexualisme jungien, propose alors une théorie des pulsions remaniée, dessinant un combat entre les pulsions sexuelles, résolument du côté de la vie, et les pulsions de mort.

 

Paradoxes lacaniens

Jacques-Alain Miller a démontré comment Lacan avait produit à son tour plusieurs renversements lors de ses lectures du concept de pulsion au prisme des catégories de l’imaginaire, du symbolique et du réel.

Lacan aborde, dans un premier temps, le dernier dualisme freudien : il situe la pulsion sexuelle dans un ordre de satisfaction imaginaire – « que l’on appellera proprement la jouissance »[9] –, tandis que la pulsion de mort est « le masque de l’ordre symbolique, en tant […] qu’il est muet, c’est-à-dire en tant qu’il ne s’est pas réalisé […] [et insiste] pour être »[10]. Dans un second temps, le dualisme tend à se réduire, et toutes les pulsions « se structurent en termes de langage […], elles sont capables de métonymie, de substitution et de combinaison »[11]. Les pulsions constituent dès lors le « vocabulaire »[12] de la chaîne signifiante du désir inconscient. Dans la même logique, bien qu’ultérieur, le mathème de la pulsion proposé par Lacan, $ ◊ D, illustre que l’adresse symbolique du sujet à l’Autre se fait par la demande de satisfaction de la pulsion[13].

Mais, si les pulsions sont réduites à des chaînes signifiantes, il ne peut y avoir d’autre satisfaction que symbolique. La connexion entre le signifiant et le corps est par conséquent problématique – alors que chez Freud, le fait que les pulsions s’expriment par des représentations permet « une connexion du signifiant et de la jouissance »[14]. C’est pour surmonter cet écueil, nous dit J.-A. Miller, qu’à partir du Séminaire sur L’éthique la pulsion engage une satisfaction réelle. Pour obtenir la satisfaction pulsionnelle, le sujet est forcé d’en passer par la transgression afin d’avoir accès au lieu de la Chose, par-delà l’imaginaire et le symbolique[15]. Dans le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Lacan mettra à l’inverse l’accent sur une certaine « normalité »[16] de la pulsion, dont le trajet, bien qu’il tourne autour d’une béance, permet au sujet d’accéder à une satisfaction régulière. Dans ce vide central, préfiguré par la place de la Chose du Séminaire VII, se loge l’objet a dont la pulsion fait le tour. Cet objet cause étant perdu, les objets de la pulsion ne peuvent être que pluriels, et Lacan revisite alors les pulsions partielles de Freud – pulsion orale, anale –, y ajoutant les pulsions scopique et vocale[17]. Avec la jouissance envisagée sous les espèces du plus de jouir, à partir du Séminaire L’envers de la psychanalyse, les objets de la pulsion s’étendront bien au-delà de ces objets dits « naturels », jusqu’aux « objets de l’industrie, de la culture, de la sublimation »[18]. La répétition de la pulsion est plus que jamais inlassable, car sa satisfaction ne s’obtient que par « petits morceaux », « lichettes de jouissance »[19]. Dans ce corps qui « se jouit », la pulsion, acéphale, relève de l’Un, contrairement au désir qui est toujours désir de l’Autre[20].

Parallèlement, le concept de pulsion permet que la connexion entre le signifiant et le corps se précise. L’inconscient lacanien devient pulsionnel et érogène, il « s’ouvre et se ferme »[21]. Le fait que la pulsion se situe au joint du signifiant et de la jouissance se précise encore davantage à partir du moment où le sujet est appréhendé comme parlêtre. « Le corps parlant parle en termes de pulsions », nous dit J.-A. Miller dans sa présentation du prochain Congrès de l’AMP ; « les chaînes signifiantes que nous déchiffrons à la freudienne sont branchées sur le corps et […] sont faites de substance jouissante »[22]. Lacan finira néanmoins par privilégier les concepts de jouissance et de parlêtre – qui inclut le corps –, à ceux, par trop disjoints, de sujet et de pulsion[23].

« De la théorie des pulsions, Freud pouvait dire qu’elle était une mythologie, conclut J.-A. Miller. Ce qui n’est pas un mythe, en revanche, c’est la jouissance. »[24]

 

Mise à l’étude

Six soirées de la Cause freudienne nous permettront de décliner tout au long de l’année le parcours de ce concept fondamental et ses retentissements dans la clinique, y compris la plus contemporaine. Après avoir suivi la manière avec laquelle Lacan unifie les manifestations pulsionnelles sous l’égide du concept de jouissance (Soirée du 17 novembre, sous la responsabilité d’Alain Le Bouëtté et de Camille Poulain), nous nous intéresserons au symptôme comme satisfaction de la pulsion, et donc comme nécessaire « événement de corps »[25] (Soirée du 15 décembre, sous la responsabilité de Lydia Danto et Éric Taillandier). Nous nous attarderons ensuite sur les montages proposés par Lacan quant au circuit de la pulsion (Soirée du 6 janvier, sous la responsabilité de Céline Charloton et Lucie Vuillard), avant d’étudier les accointances de la pulsion avec l’instance du surmoi, lieu de prédilection de la pulsion de mort (Soirée du 16 mars, sous la responsabilité de Sébastien Disdet et Valérie Fraisse-Marbot). Nous verrons aussi comment le concept de pulsion peut permettre d’appréhender la perversion « ordinaire » de tout sujet (Soirée du 20 avril, sous la responsabilité d’Élina Quinton et Dominique Tarasse), avant de terminer sur le silence de la pulsion qui, parce qu’elle « exige à la place de ce qui ne peut pas se dire »[26], est une forme supérieure de la demande constituée par « les signifiants du corps »[27] (Soirée du 18 mai, sous la responsabilité d’Yvon Bernicot et Ariane Oger).

L’année sera ponctuée par deux temps forts avec les conférences de Philippe de Georges, psychanalyste, membre de l’ECF, auteur de l’ouvrage La pulsion et ses avatars et de Caroline Doucet, psychanalyste, membre de l’ECF, AE en exercice ; ils nous éclaireront sur le parcours qui mène de la pulsion à la jouissance et sur le destin de la satisfaction pulsionnelle à la fin de la cure.

 

Alice Delarue

 

[1] Cf. Freud S., Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Paris, Gallimard, 1989.

[2] Cf. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », Présentation du thème du Xe Congrès de l’AMP, La Cause du désir, n° 88, novembre 2014, p. 105-106.

[3] Cf. Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événement de corps », La Cause freudienne, n° 44, février 2000, p. 7.

[4] Freud S., « Pour introduire le narcissisme » (1915), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 81.

[5] Lacan J., « Discours aux catholiques », Le Triomphe de la religion, Paris, Seuil, 2005, p. 46-47.

[6] Freud S., Au-delà du principe de plaisir (1920), Paris, Points, 2014, p. 86.

[7] Ibid., p. 95.

[8] Ibid., p. 99.

[9] Miller J.-A., « Les paradigmes de la jouissance », La Cause freudienne, n° 43, octobre 1999, p. 9.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, p. 375.

[11] Miller J.-A., « Les paradigmes de la jouissance », op. cit., p. 10.

[12] Ibid., p. 11.

[13] Ibid., p. 12.

[14] Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événement de corps », op. cit., p. 49.

[15] Ibid., p. 14.

[16] Miller J.-A., « Les paradigmes de la jouissance », op. cit., p. 15.

[17] Ibid., p. 23.

[18] Ibid., p. 24.

[19] Ibid.

[20] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 25 mai 2011, inédit.

[21] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1975, p. 165.

[22] Cf. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », op. cit., p. 112.

[23] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », op. cit., leçon du 11 mai 2011.

[24] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », op. cit., p. 113.

[25] Cf. Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événement de corps », op. cit., p. 44-51.

[26] Bonnaud H., Le corps pris au mot, Paris, Navarin / Le Champ freudien, 2015, p. 186.

[27] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 13 mai 2009, inédit.