Bonnaud [100756]

Voici le deuxième aperçu sur le travail préparatoire à la rencontre avec Hélène Bonnaud autour de son livre Le corps pris au mot. Ce qu’il dit, ce qu’il veut.

Vous  trouverez  ci-­‐dessous  la  suite  de  l’interview  sur  le  vif d’Hélène   Bonnaud,    réalisée    par    Laetitia    Jodeau-­‐Belle, Véronique Juhel et Camille Poulain, et deux courts textes écrits par Thomas Kusmierzyk et Françoise Morvan, membres de l’équipe librairie, à propos de quelques références sur le corps issues du cinéma.

La semaine dernière, Hélène Bonnaud était l’invitée de  Marie Richeux dans l’émission « Les nouvelles vagues », sur France   culture.   A   travers   son   livre,   elle   y   a   parlé   de « comment chacun traite son corps, en parle, l’habite, en jouit » : http://www.franceculture.fr/emissions/les-nouvelles-vagues/le-desir-15-nos-desirs-pris-au-mot

En attendant de vous retrouver nombreux le 3 juin, je vous souhaite une bonne lecture, et une bonne écoute !

Alice Delarue / Deux questions à Hélène Bonnaud

Selon vous, le corps estil traversé par de nouveaux symptômes, et donc de nouvelles formes pulsionnelles ?

 Dans nos cultures, l’idéal d’un corps parfait, maîtrisé, s’obtient par une hygiène de vie qui met l’abstention de toute forme de jouissance au principe de ce corps du bien-­‐être et de la forme. C’est un message surmoïque qui est délivré. Ton corps t’appartient et tu dois en prendre soin. Or, cette religion du corps voudrait surmonter le fait que la jouissance excède le bien. La pulsion ne veut rien, et encore moins le bien du sujet. Ce qu’elle cherche, c’est sa satisfaction propre. D’où la difficulté des sujets à se conformer aux diktats de ces messages qui tous, vous soumettent à l’idéal « d’avoir un corps sain dans un esprit sain », selon la bonne formule de Juvénal, comme si la maîtrise de nos pulsions ne dépendait que de notre volonté. Aujourd’hui, la place de la volonté ne fait que renforcer l’échec et la culpabilité qu’on éprouve à ne pas arriver à dominer ses pulsions. On le voit chez les très jeunes. Lorsqu’ils boivent dans les soirées de façon illimitée, ils répondent à ces messages de la maîtrise du corps par son envers qui est de jouir jusqu’à en crever. Les effets de l’alcool produisent une anesthésie psychique. On perd la notion de son existence et on s’éclate. Dans cet éclatement s’indique la violence faite à son être, à son parlêtre comme le dit Lacan quand il considère que le corps et le sujet ne sont qu’une seule et même chose. Là, nous en avons une démonstration.

C’est lorsqu’on a tout essayé,  qu’on a pris la mesure de la contrainte qu’impose la pulsion, sourde aux bonnes  résolutions et à toute forme de suggestion, qu’on se tourne vers la psychanalyse…

Que pensezvous des formules du type : « Cinq fruits et légumes par jour », qui préconisent une harmonie entre le corps et l’esprit ?

 C’est une injonction et aujourd’hui, nous sommes envahis de messages nous indiquant comment nous devons nous comporter pour rester en bonne santé et vivre le plus vieux possible. C’est un des paradoxes de nos cultures. On qu’on ne sait pas faire avec la dislocation de leur corps et de leur psychisme. Le réel de la mort est tellement présent qu’on veut nous en protéger dès le berceau, et en même temps, au bout du chemin, on se retrouve seul et sans recours. Aujourd’hui, la focalisation des sujets contemporains sur leur corps est extrême. Le corps est une préoccupation mettant en jeu aussi bien son image que son fonctionnement. Il faut être beau et heureux d’avoir un corps propre, sain, bien éduqué et bien conditionné, un corps respecté par soi-­‐même et respectable ! Se nourrir comme il nous est conseillé de le faire prend des airs de rites obsessionnels. Ce qu’on mange dirait qui on est. Et toute forme d’abus est de ce fait, culpabilisante. Or, plus on hygiénise les comportements en insufflant des modèles idéaux, plus on assiste à des débordements, notamment chez les jeunes. Boulimie-­‐anorexie, toxicomanies, tentatives de suicide, addictions aux jeux divers et variés sans oublier le goût des exploits quand on traite son corps comme un objet procurant cette jouissance de l’extrême produite quand on met son corps en danger de mort. De plus, notre société prône la jeunesse éternelle, cet élixir du corps qui nous trompe sur le fait que nous sommes mortels. L’image du corps en est devenue symptomatique. On voit de très jeunes ados ressentir leur corps comme difforme alors qu’elles n’ont qu’un corps qui change. Sans les attributs de la beauté et de la forme, votre place risque d’être mise en péril dans nos sociétés où tout ce qui s’affiche comme perte, perte de jeunesse, perte de brillance, perte de son statut social, etc., renvoie à un insupportable. C’est pour cela que fleurissent les modèles d’identification au symptôme comme autant de groupes où on est ensemble parce qu’on a le même symptôme. Le corps qui souffre, le corps malade, le corps entravé, le corps inhibé, le corps désaffecté, le corps encombré, le corps désaccordé, toxique, violé, harcelé, esthétisé, le corps vieux ou isolé, tous ces corps trompés, perdus et oubliés, ces corps blessés ou renoncés, s’éprouvent comme des symptômes délétères qui conduisent chez l’analyste, souvent après avoir essayé des thérapies corporelles sans succès.

A propos / À propos du film Consumés, de David Cronenberg par Thomas Kusmierzyk

 Dans  Le  corps pris au mot, Hélène Bonnaud  aborde  les diktats du bien‐être. « Il faut  être au top  de sa forme et « se sentir bien » est quasiment devenu une religion » (p. 18). Il s’agit là, nous dit l’auteure, du corps image – image idéale, leurre et voile. Le réalisateur canadien David Cronenberg a toujours mis au centre de son œuvre sa fascination pour les corps. Mais lui ne se laisse pas captiver par la belle image, ce qui l’intéresse, ce sont les corps en mutation (Rage), les corps ambigus (M. Butterfly), les corps accidentés (Crash), des corps qui dérangent. Le réalisateur n’hésite d’ailleurs pas à se glisser dans la peau de médecins dans ses films, ici en obstétricien   (Faux-­‐semblants),   là   en   gynécologue   (La Mouche), et encore récemment un chirurgien dans son perturbant  The Nest  – Le  Nid. Ce  court-­‐métrage montre le dialogue entre une femme et un médecin autour de l’amputation d’un sein qu’elle pense être le refuge d’insectes.

Consumés exploite les thèmes abordés dans The Nest. C’est un roman noir dans lequel nous suivons un couple de reporters. Amants, concurrents professionnels, ils ne se croisent que rarement, dans des hôtels d’aéroports, mais sont constamment connectés via internet. L’écrivain nous embarque dans leur course folle au sensationnel. Lui enquête sur un chirurgien trafiquant d’organes, elle sur un célèbre couple de philosophes français. La femme a été violement assassinée, son corps retrouvé mutilé, le mari est en fuite. Cronenberg nous livre un véritable manuel de psychopathologie contemporaine – la jouissance est partout, elle consume les corps. On y retrouve  pêle-­‐mêle  cannibalisme,  apotemnophilie  (désir d’être amputé), sexualité, addiction à la technologie… L’artiste nous invite une fois de plus à regarder sous le voile.

À propos du film La piel que habito, de    Pedro  Almodovar,

par Françoise Morvan

 Fabriquée et reconstituée par un chirurgien aussi machiavélique que doté d’une fine habileté, Vicente/Vera est une belle femme, transsexuelle, prisonnière de son créateur tant  de  ses  murs  que  de  son  regard.  Moulée  dans son « body » noir ou couleur chair, qui dessine son corps souple et agile, l’anatomie féminine ne fait pas pour autant, de ce sujet de l’inconscient, une « femme ».

Pour Véra, certes personnage de fiction, la pudeur a été annihilée, alors l’aversion pour celui qui est venu percuter cette pudeur n’a plus de limites. Véra, en secret, abrite psychiquement toute une subjectivité, levier qui lui permettra de rester en vie et retrouver sa liberté. De sa propre geôle, elle piégera son geôlier, en se parant des semblants féminins et de ceux l’amour. Mais, ce corps lui appartient-­‐il ? Comment s’inscrit un « être femme ? »

Hors de cette fiction, l’on peut trouver un écho dans ce qu’indique Hélène Bonnaud : « De m’approprier le corps du partenaire et de laisser le partenaire s’approprier mon corps […] est possible dès lors que l’on identifie son être et son corps. L’être, c’est un corps. Mais dès que l’être et le corps ne s’approprient pas l’un l’autre, comment faire sien le corps de l’autre sans en passer par son être ? » (p. 168).

Ainsi nous passons de l’aphorisme « Avoir un corps »  à celui de « L’être, c’est un corps »…