Rencontre$ autour d’un film à Saint Malo

Voyage en Chine de Zoltán Mayer

Le vendredi 29 avril dernier, avait lieu le second opus d’une activité lancée par deux membres de l’ACF-Saint-Malo — Nicole David et Marie-Christine Segalen —, qui, en compagnie de Laurence Leborgne et d’Éric Falloux, ont inauguré le cycle Rencontre$ autour d’un film ; ce, en collaboration avec l’équipe dirigeante du Vauban 2 : Perrine Gillio, la Directrice des Programmes et Loïc Frémont, son Directeur.

La projection de Voyage en Chine fut suivie d’un débat vraiment très passionné avec Zoltán Mayer, le réalisateur-scénariste et metteur-en-scène du film.

L’œuvre est déjà remarquable par l’esthétique particulière de plans subtils et inattendus ; Zoltán Mayer est un génie de l’angle de prise de vue, ce qui étonne moins lorsqu’on sait qu’il est aussi photographe. Il est aussi le scénariste de ce film aussi délicat que puissant par son inspiration — pas une seconde de temps mort —, et, lorsqu’apparaît le mot « Fin », l’on ne peut que songer à cette formule du bien-dire chère à Plutarque : « rien de trop » [μηδὲν ἄγαν][1]

Le scénario est rythmé par trois chutes : celle, initiale, d’un couple au verbe affaissé ; celle de l’effondrement total d’une mère à l’instant de l’annonce de la mort du fils — l’enfant-symptôme de l’autoritaire impotence du père —, et celle, pudiquement rendue, de l’effet-matraque du réel : l’instance cruelle du cadavre soudain dézippé… Terrible est le bruit de cette fermeture-éclair, éclair-précurseur de la fulguration et de ce cri du sol…

L’œuvre de Zoltán Mayer est parcourue par un souffle — celui de Yolande Moreau alias Liliane, qui devient progressivement « Li-Li-Ann’ » —, sexagénaire encombrée de manteau, valise et résignations passées, qui, d’escaliers en collines, vole à la rencontre quasi-initiatique de l’âme du fils perdu ; elle est celle qui s’avance et use les rotules à toujours plus haut conjuguer l’étrangèreté douloureuse du je/nous… Le mot grec psychè [ψυχή], comme son homologue latin anima — qui tous deux désignent l’âme —, très justement se traduisent par « souffle »… Et l’anima, c’est aussi le « Vide médian » du poète-philosophe Lao-Tseu[2], le « souffle du Vide médian », le « régulateur des souffles qui animent le corps »[3] ; ce dont François Cheng dit qu’il est « suscité par une authentique intersubjectivité »[4]. Sans doute parce que, dit-il ailleurs : « le Vide qui circule, non seulement entre les éléments mais à l’intérieur même de chaque élément, suscite un flux invisible qui entraîne le tout dans un mouvement vivifiant de transformation »[5].

Et justement, à propos de « transformation », ce flux est celui de l’âme de Liliane, en sa merveilleuse obstination à comprendre jusqu’au bout et fixer par l’écriture les avancées de sa reconquête ; il évoque, chez Andersen, l’inébranlable course de cette maman dont le fils vient d’être emporté par cette Mort qui — « marche plus vite que le vent et ne rapporte jamais ce qu’elle a pris » —, et qui pourtant, parce qu’elle laisse en gage ses plus beaux appâts, organe après organe, précède le glacial vieillard qui lui demande comment a-t-elle pu arriver plus vite : « Je suis une mère ! »[6]… Chez Andersen aussi, la mère fait un parcours initiatique — l’actrice Yolande Moreau apparaît transfigurée —, tant ce Voyage en Chine nous montre progressivement celui d’une maman qui laissera s’apaiser l’inacceptable…

Zoltán Mayer nous fait traverser ceci que dans la Culture chinoise, la mort par accident éjecte l’âme hors la logique générationnelle et celle-ci erre donc sans fin ; il faut redonner à l’anima égarée les mots d’une histoire qui lui permet de se libérer de son errance. Comme chez les grecs anciens, il y a une procession funèbre — l’ekphora —, elle ne mène pas à la tombe mais à ce riche panneau de papier soudain en feu ; et l’on voit monter avec force le « souffle » brûlant de la psychè du défunt, elle s’élève, réinsérée comme telle en sa Communauté… Ainsi initiée, comprenant enfin la hauteur spirituelle de son fils, Li-Li-Ann’ éprouve une forme de Consolation, telle que Sénèque l’écrit pour Marcia : « Que la contemplation de ces vertus remettent pour ainsi dire ton fils entre tes bras ! »[7].

Nous terminerons par une remarque sur le destin de l’urne cinéraire du fils — une céramique chinoise —, tant la finesse de Zoltán Mayer a su comprendre qu’un père l’aurait laissée chez-lui, dans un cimetière de son pays d’adoption. Mais une mère, elle, ne pouvait qu’emmener l’urne de son fils ; nous le comprenons mieux en évoquant une antique pratique des mères de culture grecque ou latine, pour l’inhumation des bébés : l’enchytrisme [εγχυτρισμός]. L’enchytrisme consistait à déposer le corps du petit enfant dans un vase ; une protection contenante pour ce vide qui, au cœur de ces restes — poussière ou corruption carnée —, …persiste comme reste. Le particulier est qu’étaient souvent choisies des amphores de forme oblongue et à col étroit — une ultime évocation utérine —, des poteries qu’il fallait découper puis réajuster pour y introduire le corps du petit[8]. Il est humainement touchant de constater — via les restitutions archéologiques —, le soin particulier pour y déposer le petit enfant en position fœtale ; tant il s’agit, en cette geste de mère affectée, qui installe la petite dépouille au creux de ce vase-utérin — qui plus est en terre-cuite —, de confier aux entrailles de la Tellus-mater cet enfant que la cruauté du destin a trop précocement emporté[9].

La soirée aura eu un tel succès que — dès avant l’heure de la projection —, la grande salle du Vauban 2 a dû refuser des entrées… Nous ne saurions conclure sans remercier Perrine Gillio — la Directrice des Programmes —, ainsi que Loïc Frémont, le directeur des Vauban 2, pour les facilités dont nous avons pu bénéficier pour la projection de Voyage en Chine et l’organisation du fructueux débat qui a suivi.

Nous vous espérons aussi nombreux pour l’opus 3, au mois d’octobre !

Daniel Cadieux

[1] Plutarque, « Sur l’E [epsilon] de Delphes, 7 (387F) », p. 20, in Œuvres morales — Tome VI : Dialogues pythiques, Les Belles Lettres, Paris, 2010.

[2] Lao-Tseu, « Tao tö-king — XI », p. 13, in Philosophes taoïstes, Édition : Gallimard, Paris, 1967.

[3] François Cheng, « Le Vide dans la philosophie chinoise », p. 33, in Vide et plein — Le langage pictural chinois, Édition : Seuil, Paris, 1979.

[4] François Cheng, « Deuxième méditation », p. 48, in Cinq méditations sur la mort — autrement dit sur la vie, Édition : Albin Michel, Paris, 2013.

[5] François Cheng, « Chapitre sept », p. 94, in Vide et plein — Le langage pictural chinois, Édition : Seuil, Paris, 1979.

[6] Hans Christian Andersen, « L’histoire d’une mère », pp. 373-378, in Œuvres, Édition : Gallimard, 1992.

[7] Sénèque, « Consolation à Marcia : XXIV/4 », p. 49, in Dialogues Tome III — Consolations, Édition : Les Belles Lettres, Paris, 2003.

[8] É. Portat, F. Fouriaux, J. Simon, « L’inhumation en vase des bébés gallo-romains. Restitution 3D à partir de l’exemple de Chartres », pp. 50-53, in Les Dossiers d’Archéologie, n° 356, 2013.

[9] É. Portat, F. Fouriaux, J. Simon, « L’inhumation en vase des bébés gallo-romains. Restitution 3D à partir de l’exemple de Chartres », pp. 52-53, in Les Dossiers d’Archéologie, n° 356, 2013.