Se muscler un corps

Entretien avec Éric Cagnard, culturiste.

se muscler un corps

« Joyce, Schoenberg, Duchamp sont des fabricants d’escabeaux destinés à faire de l’art avec le symptôme, avec la jouissance opaque du symptôme. Et l’on serait bien en peine de juger ce qu’il en est de l’escabeau-symptôme au gré de la clinique. Nous avons plutôt à en prendre de la graine. »     [1]

            Éric Cagnard est breton. Il pratique le culturisme au niveau international. Il remporte tous les concours en France et dernièrement se mesure aux Européens. Nous l’avons sollicité après avoir lu un article dans un journal local le concernant où nous avons découvert que son expérience du culturisme rejoignait nos questions sur le corps mises au travail pour la Journée d’études de notre ACF organisée le 30 janvier 2016. Nous tenons tout particulièrement à le remercier pour avoir accepté non seulement de répondre à nos questions entre deux concours mais aussi de partager avec vous cette interview.

Le cartel : Quand avez-vous commencé la pratique du culturisme ? Vous tenez à ce que cette activité soit qualifiée de sport, n’est ce pas une pratique qui se situe au-delà d’une activité sportive ?

Éric Cagnard : Le sport a toujours fait partie de mon existence par goût de l’effort et par esprit de compétition. J’ai commencé réellement l’entraînement à 14 ans au poids de corps dans ma chambre en pratiquant des pompes, des tractions, et des abdominaux. Puis comme j’avais un bon niveau dans mon club de football, on faisait de la musculation principalement pour le bas du corps avec des exercices comme le squat, pour donner de la puissance, et des exercices de pliométrie (exercices musculaires spécifiques) pour améliorer la détente et la vitesse. Je me suis engagé à 20 ans en tant que sous officier dans l’armée de l’air et ce fût la révélation. Pour la première fois de ma vie, j’ai vu un culturiste en vrai. C’était un de nos instructeurs qui était compétiteur. Et là, je me suis dit : le destin est tracé, je veux être comme lui.

Le cartel : Vous avez cette révélation à 20 ans mais vous commencez à vous muscler dès 14 ans, en fait dès le début de votre adolescence. D’où cela vous vient-il ?

É. C. : Effectivement ce symbole du corps musclé m’est apparu plus jeune. Je faisais un distinguo entre le physique d’une femme plus frêle naturellement et celui d’un homme plus musclé naturellement. Cette symbolique de puissance est renforcée chez les bodybuilders. Je me disais même qu’un physique bodybuildé évoque le respect, tout comme dans le monde animal un lion très fort écarte toute menace visant sa troupe. J’entendais également les louanges de ma mère qui parlait souvent du physique musclé de mon père qui n’était pas bodybuildé mais avait acquis, grâce à une bonne génétique et un travail manuel, une certaine puissance. Pour moi, il me paraissait encore plus logique d’être musclé pour être apprécié des femmes, et les protéger. J’ai regardé très jeune la série télévisée Hulk et son acteur incarné par Lou Ferrigno. Devant la télé, je disais à mon père : « Je serai aussi fort que lui ». Ensuite dans la logique des choses, je regardais les revues spécialisées de musculation quand j’accompagnais ma mère dans ses courses. Elle me surprit même une fois et me dit :

– « Tu regardes quoi ? »

– Gêné je lui montre.

– Elle me dit : « Tu veux être comme eux ? ».

– Ma réponse fut directe et franche : « OUI ».

Le cartel : Vos études d’infirmier ont-elles été orientées par la volonté d’acquérir des connaissances scientifiques sur le muscle ?

É. C. : J’aurais bien aimé faire des études de médecine, mais je n’en ai pas eu la possibilité car j’étais l’aîné d’une famille de cinq enfants. J’ai donc postulé pour la formation d’infirmier dans les armées. J’ai passé mon bac à 35 ans, puis je suis parti en formation dans un ifsi[2] pendant trois ans. J’ai bien séparé les études d’infirmier de mes connaissances en anatomie, physiologie, endocrinologie que j’avais acquises de manière auto didactique pour le culturisme. Après quatre ans d’exercice principalement dans des services d’urgences, je me suis consacré pleinement à la pratique du culturisme, et à la transmission de mes connaissances.

Le cartel : Y a-t-il une limite au développement musculaire, c’est à dire un point où on ne peut aller au-delà ? Dans le cas contraire, pouvez-vous préciser cet illimité ? Nous imaginons qu’à un moment donné le corps ne puisse plus augmenter de volume. D’ailleurs comment vérifiez-vous l’aspect que vous désirez obtenir ?

É. C. : L’homme veut sans cesse repousser les limites, toujours plus haut, plus fort, plus loin, et ceci dans tous les domaines. Qui aurait imaginé un jour marcher sur la lune ?

Un culturiste cherche toujours à repousser ses limites et à se développer plus en ayant une définition musculaire plus prononcée, la fameuse « sèche ». Les progrès sont lents mais le corps, même en prenant de l’âge, est toujours performant si l’entraînement, la nutrition et le repos sont optimaux. C’est ainsi que je suis en quête permanente et de manière quotidiennement insatisfaite de repousser les limites du développement musculaire chez l’homme. Pour le moment, j’ai toujours évolué comme j’ai voulu certes lentement mais sûrement. À 44 ans et après 23 ans de pratique, je suis dans la forme de ma vie et je compte bien que ça continue encore et toujours… Il n’y a pas de raison !!!

Le cartel : Vous êtes passionné. Cette passion concerne-t-elle d’avantage vos recherches ? La pratique du culturisme ? La pratique des concours ? Où l’application du résultat de vos recherches sur vous-même ?

É. C. : Cette passion concerne tous les aspects que vous venez de citer sans exception.

Le cartel : Que pouvez-vous nous dire de votre travail de coach ? Est-ce important pour vous de transmettre votre passion à d’autres ? Cette activité fait-elle partie intégrante de votre vie personnelle ?

É. C. : Mon travail de coach est très intéressant, je retrouve des similitudes avec le métier d’infirmier comme venir en aide aux autres. Je coache des personnes de tout niveau et le retour est très souvent gratifiant. Par exemple, j’ai fait perdre plus de 20 kilos à une personne qui me remerciera à vie. Je lui ai changé sa vie, sauvé son couple, fait acquérir de l’assurance en lui. Il est rayonnant au quotidien et son entourage le ressent. De même je coache des athlètes pour des concours aussi prestigieux que Mister Univers. Dans ce cas, les athlètes, mais pas seulement, l’entourage aussi, me remercient car les préparations de concours se font avec moins de stress, les athlètes gèrent mieux les périodes de régime car ils sont moins stricts que ceux qu’ils pouvaient être amenés à faire. Cet altruisme et cette empathie à l’autre sont les mêmes que l’on retrouve dans le métier d’infirmier. Contrairement aux idées reçues, un culturiste n’est pas forcement une personne narcissique qui passe son temps à se contempler dans un miroir, c’est aussi une personne qui sait prendre du temps pour les autres. Cette activité fait partie intégrante de ma vie à présent.

Le cartel : Que pensez-vous de l’argument et du programme de notre journée intitulée « Idolâtrie du corps et haine de soi » ?

É. C. : Votre journée m’a l’air très instructive et interagissante. Je voulais souligner que le titre de votre présentation correspond vraiment au ressenti qui m’a poussé à pratiquer de manière intensive ce sport, et tout particulièrement, la haine de soi. À l’adolescence, période de changements psychologiques importants, on ressent souvent une forme de haine de soi, et cette pratique m’a amené à retrouver une meilleure estime de moi-même en voulant « magnifier » mon apparence corporelle ou du moins la changer pour un idéal corporel.

Le cartel : Éric Cagnard, nous vous remercions de nous avoir fait découvrir ce sport, cet art, le culturisme, de nous avoir permis de comprendre comment cette pratique vous accompagne tout au long de votre vie. Vous nous transmettez l’importance d’y faire une place pour d’autres aussi dans notre société. Merci d’avoir accepté cette publication.

Le cartel : David Briard, Françoise Labridy, Claire Le Poitevin, Claude Oger, Isabelle Rialet-Meneux.

[1]      Miller J.-A., L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, Paris, Navarin Éditeur, octobre 2014, p. 111.

[2]      Institut de Formation en Soins Infirmiers