« Amis, respondit Pantagruel, à tous les doubtes et quæstions par vous propousées compete une seule solution, et à tous telz symptomates et accidens une seule medecine. La response vous sera promptement expousée, non par longs ambages et discours de parolles : l’estomach affamé n’a poinct d’aureilles, il n’oyt goutte. Par signes, gestes et effectz, serez satisfaicts et aurez resolution à vostre contentement » Rabelais F., Le Quart Livre, Chapitre LXII, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1994, p. 689.

Voici quelques échos de notre colloque Rabelais. Quelques-uns d’entre vous ont pris la plume pour nous dire ce qui a retenu leur attention au cours de cet après-midi.

Les « divins » comédiens du nouveau théâtre populaire, et leur dive bouteille, nous auront instruits et enchantés doublement : et par la langue de Rabelais, et par l’incarnation – en corps, donc – de cette langue. Il n’est pas vain, à cette occasion, de rappeler le dit de Lacan dans le Séminaire VI à propos de la représentation au théâtre  : « L’acteur prête ses membres, sa présence, non pas simplement comme une marionnette, mais avec son inconscient bel et bien réel… » Rabelais ET Lacan, en acte.

Jeanne Joucla – psychanalyste à Rennes

Anarchy in Touraine

    Rabelais, un auteur anarchiste ! « Fais ce que voudra », écrit sur le fronton de l’abbaye de Thélèmes. L’érudit glose ainsi le précepte socratique du « connais-toi toi-même », pour formuler un nouvel impératif qui célèbre le libre-arbitre du sujet, la libération de l’emprise doctrinale de la Sorbonne. Il indique combien la volonté et l’esprit critique sont déterminants dans le rapport au savoir. Cela fait du sujet connaissant un sujet désirant.

    Cette liberté intervient sur le plan de la connaissance : le rire est un moyen d’échapper à l’esprit de sérieux de la science. Le rire est libérateur d’une parole qui révèle la structure du langage, l’après-coup et la portée polysémique du comique. Les garçons naissent dans les choux, les filles dans les roses, les géants par l’oreille. La variation sur l’imaginaire populaire exprime le tabou sous la forme du comique grotesque. En écrivant des récits de vie de géants, Rabelais nous interroge par le comique sur la façon dont nous imaginons notre propre histoire. C’est par le récit de la vie que l’autre nous renvoie qu’on construit son propre mythe.

L’imagination libère la gaieté pour mieux penser notre rapport au monde.

Sarah Normand – professeure de lettres au Mans

Passeurs de lire en dire


Délicieuse débâcle au colloque Rabelais : en ce dernier samedi de septembre, la langue chaude de quelque cent soixante-dix parlêtres réunis pour l’occasion a dégelé un océan de mots. Ces mots gourmands – de Rabelais à Lacan –, sublimés par un brillant collège de l’ECF, réanimés par deux comédiens vigoureux, et cuisinés par la fervente rumeur d’un public conquis, ont tourbillonné tout l’après-midi dans l’amphi-théâtre où cette comédie s’est jouée. De l’art torcheculatif des géants à celui de la guerre, du carnaval médiéval à la rigologie d’avant-garde, que peut-il bien s’être tissé autour de cette verve mastodonte ? Les mots, dans l’apaisement d’un hors-sens, ont navigué sans chavirer dans l’impitoyable tempête de nos corps. Susurrés, gueulés, crachés, nous les avons accueillis comme un free-son. Quelle parenté leur accorderons-nous à ses bâtards ? Qui, de François ou de Jacques, leur aura donné un souffle de vie si puissant qu’ils ont pu nous atteindre sans peine ? Les mots de Rabelais, qui s’inventent et s’enfantent grassement sans censure, les dire en Lacan, c’est pousser la chansonnette d’un gai symptôme aux oreilles pantagrueliques de la jouissance… Duale victoire du couple symptôme/symptômate donc ? Pas seulement. Ce qui s’est tissé-là me semble transcender la célébration d’une quelconque paternité, fut-elle multiple. C’est un acte de résistance. Garder en vie l’invention de la langue face à la répétition mortifère. Faire vivre lalangue de tous sujets. Aussi faisons-les raisonner encore et toujours, nos mots déraisonnables. Pas question de laisser gésir ce bataillon de mot-dits. Pas question – parce qu’ils sont l’énergie de nos doux délires – de laisser regeler ces précieux mots givrés. Passons Rabelais et Lacan. Passons-les encore et toujours avec courage, indispensables et gais passeurs de lire en dire.

Nicolas Buillit – professeur de sciences de la vie et de la Terre

Je m’associe à l’enthousiasme général pour cette promenade revigorante dans l’univers rabelaisien, qui nous a beaucoup égayés et instruits.Pour apporter mon grain de sel (restons dans l’oralité), je dirai comment la litanie affolée de Panurge : « Est-ce que je serai cocu ? » a résonné pour moi. J’y ai perçu l’écho d’une grande perplexité, angoisse, voire vertige devant l’énigme de la jouissance féminine, déployés à deux niveaux : d’abord, le dilemme : « Me marierai-je ou non ? », première hésitation devant le risque d’aller à la rencontre d’un désir inconnu. Puis, s’avançant au bord du précipice, la panique d’être débordé par une jouissance incontrôlable : serai-je cocu ? Vais-je découvrir mon impuissance à contenir le geyser effervescent ? Vais-je m’y engloutir ?

Pauline Prost – psychanalyste à Orléans

La psychanalyse à la lumière du gai savoir de Rabelais

Les jouissances du corps et la parole

Samedi 24 septembre 2016 – 14h30

Université des Deux lions – Tours

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 « Mieulx est de ris que de larmes escripre, pource que rire est le propre de l’homme »