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« Amis, respondit Pantagruel, à tous les doubtes et quæstions par vous propousées compete une seule solution, et à tous telz symptomates et accidens une seule medecine. La response vous sera promptement expousée, non par longs ambages et discours de parolles : l’estomach affamé n’a poinct d’aureilles, il n’oyt goutte. Par signes, gestes et effectz serez satisfaicts et aurez resolution à vostre contentement » François Rabelais, le Quart Livre, p.595

Pour ce numéro 2 du Symptomate, c’est Pierre Naveau, psychanalyste, membre de l’ECF et de l’ACF VLB, qui nous introduit à la lecture de Rabelais… avec Joyce et Lacan.

 La rencontre de Pantagruel et de Panurge

Dans « Joyce le Symptôme »1, Lacan évoque la jouissance qu’il y a à se rendre « inintelligible ». Eh bien, c’est dans la mesure même où ce que dit Panurge est, à Pantagruel, incompréhensible qu’il devient son ami !

Quand il le voit pour la première fois, Pantagruel a pitié de Panurge. Celui-ci est un homme d’environ trente-cinq ans, décrit comme un homme, à la fois, élégant, mais vêtu, à la façon d’un vagabond ou d’un mendiant, très pauvrement. Pantagruel demande à Panurge : « Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Où allez-vous ? Que cherchez-vous ? Quel est votre nom ? »

Or, Panurge est un bavard invétéré. C’est aussi le Rusé ou le Fourbe, voire l’Imposteur. Il répond d’abord en un allemand archaïque. Pantagruel n’y comprend rien. Alors, Panurge lui parle dans une sorte d’espagnol pompeux, à quoi, là aussi, Pantagruel n’entend rien. Le pédagogue qui l’accompagne, Epistemon, lui fait remarquer que « même le diable n’y comprendrait rien ». Aussi Panurge se met-il à parler un italien métaphorique. La seule chose que l’on attrape au vol, c’est que Panurge se compare à « une cornemuse qui ne sonne plus si elle n’a pas le ventre plein ». Puis Panurge a recours à l’écossais, au basque, au suédois, au hollandais, au danois. Cela fait penser à une ruse qu’utilise Pathelin dans La Farce de Maître Pathelin. L’on saisit, au passage, que Panurge demande à boire. Il en vient ensuite à faire usage du latin, du grec et de l’hébreu. Marie-Luce Demonet note que le passage en hébreu est le seul à demeurer « sobre »2. Panurge reproche, en fait, à Pantagruel de ne rien vouloir entendre. Il est vrai que Pantagruel n’y entend goutte. « Ne savez-vous pas parler français ? », finit-il par demander à Panurge. Celui-ci lui répond alors que c’est sa langue maternelle et qu’il a été élevé en Touraine. Pantagruel propose, dès lors, à Panurge de lui donner l’hospitalité en lui disant : « Par ma foi, j’ai déjà pour vous tant d’amitié que, si vous consentez à mon désir, vous ne me quitterez jamais et, vous et moi, nous ferons une nouvelle paire d’amis comme celle d’Énée et Achate. » Ainsi le fait de ne rien comprendre à ce que l’autre raconte peut-il être à l’origine d’une longue amitié. Pantagruel aima Panurge toute sa vie.

1 Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 570.

2 Demonet M.-L., Les voix du signe, Paris, Librairie H. Champion, 1992, p. 176-187 (ouvrage cité, p. 1274, dans l’édition de la Bibliothèque de la Pléiade)

La psychanalyse à la lumière du gai savoir de Rabelais

Les jouissances du corps et la parole

Samedi 24 septembre 2016 – 14h30

Université des Deux lions – Tours

Renseignements et inscription : acf.vlb.tours@gmail.com