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« Amis, respondit Pantagruel, à tous les doubtes et quæstions par vous propousées compete une seule solution, et à tous telz symptomates et accidens une seule medecine. La response vous sera promptement expousée, non par longs ambages et discours de parolles : l’estomach affamé n’a poinct d’aureilles, il n’oyt goutte. Par signes, gestes et effectz, serez satisfaicts et aurez resolution à vostre contentement » Rabelais F., Le Quart Livre, Chapitre LXII, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1994, p. 689.

Qui mieux que Rabelais pour évoquer « les jouissances du corps et de la parole » ?

Dans cette perspective, nous avons rencontré Jean-Marie Laclavetine, écrivain et éditeur chez Gallimard, auteur d’un ouvrage passionnant sur la vie de Rabelais « La Devinière ou le havre perdu ». Il nous montre un Rabelais homme de science, qui se bat contre l’obscurantisme de son époque au risque de mettre sa vie en danger et qui restera attaché à la langue et à la culture de son pays natal. La vraie rencontre entre J.-M. Laclavetine et Rabelais se fait par hasard à partir d’un ouvrage de Rabelais illustré. Ce sont les personnages croqués par Daumier qui le font entrer dans le texte.

Bernard Szczepaniak – Qu’est-ce qui vous a donné envie de lire Rabelais ?

Jean-Marie Laclavetine – En un mot, c’est la liberté, l’incroyable liberté dans son invention. Il invente en permanence. Il crée une langue qui n’appartient qu’à lui, qui est, en fait, la langue française en train de se transformer à l’époque où il écrit. Rabelais est un savant qui connaît bien le latin et le grec, qui est du côté des novateurs. L’époque de la Renaissance est une époque très importante pour l’Europe et pour le monde. Cette liberté naît de son époque, car c’est un bouleversement général qui s’annonce. Mais il l’accompagne et, même, le précède.

  1. S. – Dans votre livre, vous dites que son œuvre littéraire est liée à un arrachement !

J.-M. L. – J’imagine que cela peut intéresser des psychanalystes. C’est quelqu’un qui a quitté sa maison natale, son univers d’enfance, de façon très précoce, à 9 ans. Il n’est jamais revenu en Touraine d’après ce qu’on sait. Il a eu une vie plutôt errante, a beaucoup voyagé. Or, toute son œuvre est entièrement construite dans la mémoire de ces paysages, de ces gens, de cette culture, des vignobles de ces collines, de Chinon. C’est très précisément repéré ; tous les noms sont restitués. On sent qu’il y a un souvenir extrêmement vif de l’enfance dans toutes ses inventions, par ailleurs délirantes. Et j’ai trouvé que c’était l’un des aspects les plus touchants de son œuvre. Il y a un côté extrêmement joyeux, plein de verve, quelque chose de bondissant. Mais, en même temps, j’y sens une nostalgie et je pense que cette nostalgie est le moteur de l’œuvre littéraire. C’est à partir de ce désir très intense de retrouver des émotions perdues que Rabelais forge son œuvre. Il puise non seulement dans ses souvenirs d’enfance, mais dans la douleur de l’arrachement, toute la puissance, la force prodigieuse de son texte.

  1. S. – Que diriez-vous de la langue de Rabelais ?

J.-M. L. – Elle est tout simplement ahurissante. C’est quelqu’un qui avait une capacité d’invention inégalée. Depuis Gargantua et Pantagruel, on n’a jamais connu un tel jaillissement dans la langue française. Ça se caractérise par une invention permanente, parce qu’il est nourri de culture antique, de culture grecque et latine. Mais pas seulement, car sa culture n’a pas de bornes. C’est un humaniste de la Renaissance. Mais, lui, est particulièrement génial, dans son omniscience, par la façon dont il s’intéresse à tous les aspects de la vie humaine, que ce soit la vie du corps ou la vie de l’esprit. C’est un grand scientifique, un linguiste, un poète, un botaniste, un chirurgien, un grand médecin.

  1. S. – En tant que médecin, a-t-il laissé une œuvre ?

J.-M. L. – C’était un médecin très réputé de son époque. Il était un des grands médecins de France, honoré et respecté. Il a pratiqué des dissections, en contradiction avec les préceptes de la Sorbonne, c’est-à-dire de l’Église, parce qu’il voulait faire avancer la science, il voulait faire avancer l’humanité. C’est une période où l’homme devient le centre des préoccupations des intellectuels et des gens qui sont en train de changer le monde. Jusque-là, pendant la période du Moyen-Age, l’humanité vivait dans un écrasement par rapport à la présence divine. Là, avec les humanistes de la Renaissance, avec Rabelais notamment, on a une présence du corps humain qui devient centrale. En tant que médecin, il a inventé des appareils de chirurgie, des thérapies, des modes de soin. Mais sa soif de découverte ne s’arrêtait pas à la médecine. Il allait partout où l’esprit humain pouvait aller, c’est ça qui est fascinant chez lui.

 

  1. S. – C’est avant les Lumières, pourtant !

J.-M. L. – Bien sûr, la Renaissance précède les Lumières. Mais, sans la Renaissance, les Lumières n’auraient pas éclairé le monde comme elles l’ont fait plus tard. Il faut dire que c’est une période où la vision du monde est en train de se transformer. On découvre l’Amérique, on découvre que la terre n’est pas plate, on remet en cause toutes les certitudes. Et ça se fait dans la douleur, parce que les tenants de l’ordre établi détestent qu’on mette en cause les dogmes, les certitudes, les connaissances assurées. Ça se traduit par des condamnations très nombreuses, des bûchers, c’est l’Inquisition, etc. Et Rabelais a vécu toute sa vie dans la fuite. Il a essayé de parer les coups de ses ennemis en fuyant, en se faisant protéger par le Roi quand il le pouvait, et en étant en conflit avec les tenants de l’ordre établi.

  1. S. – Ça me surprend que vous évoquiez les Lumières. Quelqu’un comme Voltaire n’a jamais apprécié Rabelais.

J.-M. L. – Mais c’est vrai que Rabelais est une personnalité qui dérange. Dans les Lumières, il y avait aussi un idéal d’élégance, un idéal de modération. L’esprit devait tout dominer ; et la présence du corps était gênante. Or, dans Rabelais le corps est partout et s’exprime de façon extravagante et obscène.

  1. S. – Obscène ?

J.-M. L. – Oui, ça a été vécu comme cela. Or, pour lui, le fonctionnement et la joie du corps étaient indissociables de l’esprit. C’est quelque chose que les siècles suivants ont du mal à accepter. Voltaire comme Diderot étaient beaucoup plus dans une vie de l’esprit étincelante, dans une conception de la liberté très évoluée, raffinée. Ils avaient du mal à envisager Rabelais autrement que comme un bouffon salace et obscène, qui salissait en quelque sorte la vie de l’esprit telle qu’elle devait se déployer selon eux. Il a fallu arriver au XIXème siècle pour que Rabelais soit redécouvert.

  1. S. – Dans votre livre, vous constatez que, dans l’histoire de la littérature française de la Pléiade, il n’occupe qu’une toute petite place, comme s’il avait été ostracisé !

J.-M. L. – Oui, parce qu’on a du mal à envisager la grandeur de cet écrivain, à cause de l’omniprésence du corps. Avec ses bruits, ses sécrétions, toutes ses manifestations, que nous jugeons inacceptables, enfin tout ce qu’il faut cacher. Or, Rabelais ne cache rien. Il fait tout voir et tout entendre. Et tout ça, dans une espèce d’innocence complète. Ça choque beaucoup. Le corps, dans notre vision, est coupable. On a quand même beaucoup évolué depuis quelques décennies, mais c’est resté très ancré dans une culture disons judéo-chrétienne qui réprime le corps, qui en fait le lieu du péché. Donc, pour cette raison-là, Rabelais est très difficile à accepter.

  1. S. – Quand vous dites qu’il a inventé une langue, est-ce une invention ? Je pensais que Rabelais – c’est ce que vous disiez – avait été imprégné de la culture dans laquelle il vivait. Les mots qu’il emploie étaient employés par les gens de son pays.

J.-M. L. – Oui, il a su mêler le parler populaire à sa langue. C’est ça qui est novateur. On a retrouvé ça, au début du XXe, avec des auteurs comme Céline, qui a introduit l’argot et le parler populaire dans la littérature. Rabelais vit à une époque où le français en tant que langue n’est pas une notion qui existe vraiment. Il n’y a pas de langue unique, il y a des patois, des langues régionales. Et il connaît tout ça, il connaît un nombre de langues incroyable. Et comme il est toujours sur les routes, il connaît tous les parlers populaires, les différents argots des différentes régions. Son génie est de mêler tout ça dans son œuvre, qui, pour la première fois, n’est pas écrite en latin. C’est à ce titre qu’il invente une langue. En fait, il donne les bases de la langue française au moment même où elle commence à évoluer. Quand on ouvre un dictionnaire étymologique aujourd’hui, un dictionnaire qui cite l’apparition des mots comme le Robert, il n’y a pas une page, pas un mot, qui n’ait fait son apparition dans la langue française grâce à Rabelais. Voyez la première édition de Pantagruel qui date de 1532. C’est là qu’on voit des mots écrits pour la première fois dans la langue française. Peut-être que certains mots déjà étaient parlés, mais il est le premier à les avoir introduits dans la langue écrite. Il a inventé des centaines de mots.

  1. S. – J’ai été sensible, en lisant Rabelais, à la sonorité des mots qu’il emploie, il y a comme ça une musique.

J.-M. L. – Des trouvailles musicales, il y en a des centaines. Ça jaillit en permanence. Il utilise une syntaxe qui est folle, tout simplement. Certaines phrases sont totalement désarticulées. Il y a des énumérations, il adore les énumérations. Il peut citer, d’affilée, cinquante, soixante, cent mots pour définir un registre. C’est absolument vertigineux et c’est fait pour être entendu. Quand on entend une lecture de Rabelais à voix haute, ça prend une autre dimension, en effet c’est une musique.

  1. S. – Ça s’adresse à l’oreille.

J.-M. L. – Ça s’adresse au corps, c’est ça qui est formidable. La semaine dernière, j’ai retrouvé un texte de Céline, un pamphlet antisémite, qui est absolument révoltant. Mais la langue qu’il utilise est absolument incroyable. Il est l’héritier de Rabelais, en ce sens qu’il fait sonner les mots. Il crée des sonorités, il crée des assemblages, il crée des rythmes qui n’appartiennent qu’à lui. Céline a beaucoup parlé de Rabelais. Il en a parlé avec gratitude, comme si, à travers les âges, il se considérait comme son fils.

  1. S. – Vous dites que les mots s’adressent au corps. C’est comme si, à son insu, Rabelais essayait de toucher le corps du lecteur …

J.-M. L. –  Ah oui ! C’est très frappant.

  1. S. – … de faire surgir quelque chose de la rencontre entre le mot et le corps.

J.-M. L. – Je pense qu’il y a quelque chose de cet ordre-là. D’ailleurs, le rire ! On ne peut pas lire Rabelais sans rire. Et ce rire est vraiment viscéral, parce qu’on est à la fois stupéfait et ébloui par cette capacité d’invention permanente. C’est un geyser ! J’ai vu, l’an dernier, un spectacle sur Rabelais qui s’appelait « Les paroles gelées » et qui restituait très bien cette atmosphère de folie et de joie de la langue rabelaisienne.

  1. S. – Vous posez dans votre livre la question de la traduction.

J.-M. L. – Oui, on est toujours confronté, avec Rabelais et avec des auteurs comme Montaigne, à la difficulté d’une langue qui est le français en train de naître, mais qui est, pour nous, jonché d’obstacles, d’archaïsmes. Certains mots ont complètement changé de sens. Ça nécessite donc un gros effort de la part du lecteur. Par conséquent, on a ressenti la nécessité de le traduire, d’amener le texte rabelaisien vers la langue contemporaine. C’est une opération délicate, parce que, évidemment, la langue est tellement géniale qu’elle ne se laisse pas saisir comme ça. Beaucoup de ceux qui ont tenté cet exercice ont aplati le texte de Rabelais. C’est en même temps quelque chose de souhaitable. Mais il faut le faire avec beaucoup de circonspection et ça n’a pas toujours été le cas.

La psychanalyse à la lumière du gai savoir de Rabelais

Les jouissances du corps et la parole

Samedi 24 septembre 2016 – 14h30

Université des Deux lions – Tours

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