Échos de la soirée Cinéma avec Lacan

A propos du film « Belle de jour » de Luis Buñuel

Chers collègues,

Vous trouverez dans cette newsletter trois échos flèches de la soirée Cinéma avec Lacan qui a eu lieu au cinéma Bonne Garde mercredi 10 janvier.
Nous vous en souhaitons bonne lecture!

 

Solenne Albert
Responsable du bureau de l’ACF-VLB Nantes St-Nazaire

« Cinéma Lacan », 2018

Place au désir, et au féminin !

par Benoite Chéné

C’est avec le film « Belle de jour » de Luis Buñuel que L’ACF-VLB Nantes St Nazaire nous a convié au cinéma Bonne Garde à Nantes, pour son premier rendez-vous, « Cinéma avec Lacan »[1], 2018.

Ce qui m’a frappée lors de ce débat, animé par Remi Lestien, c’est comment parler du féminin amène à une certaine prudence. Un peu comme une enquête, cela implique que l’on fasse avec des trous et des énigmes. Celles-ci ne manquent pas de parsemer le film souligne Hélène Le Guével.

Le réalisateur Buñuel, s’attaque là à des territoires obscurs, celui du féminin et du désir qui ne sont pas sans soulever des polémiques, des incompréhensions et des tensions, quotidiennement. Donnant toute sa valeur actuelle au film, Fouzia Taouzari a ouvert le débat en inscrivant l’énigme féminine au-delà de la guerre des sexes : « Il y a une dimension du féminin qui fait horreur aux femmes et aux hommes ».

Dès le début du film Pierre, le mari de Séverine, s’adresse à sa femme en lui disant qu’il l’aime chaque jour davantage. Il lui parle de sa très grande tendresse pour elle mais à cela Séverine lui demande ce qu’elle va bien pouvoir faire de cette tendresse. Un abîme s’ouvre entre Pierre et sa femme.

Face à cet abîme où la tendresse de son mari ne répond pas aux attentes de Séverine dont le désir se trouve en impasse avec son lot de frigidités, elle imagine des scénarios dans une sorte de rêverie. Dans ses rêveries, elle met en scène son mari, la faisant battre par des hommes de mains, ordonnant qu’on la maltraite, qu’on la diffame. Ces scénarios fantasmatiques sont bien loin de la réalité où son mari vient chaque soir la border, pour l’endormir dans un lit séparé d’elle. « Cet homme très amoureux n’est pas porté sur la chose », ponctuera Fouzia Taouzari. Il porte un très grand soin à sa femme, n’entend pas lorsqu’elle lui dit qu’elle n’est pas femme à se laisser endormir ! L’amour écrase le désir, il endort.

A défaut d’entendre sa femme, Pierre la questionne. Il lui demande à quoi elle pense ? Il lui demande ce qu’elle a ? Elle semble ailleurs ? Elle s’ennuie ? Elle a un amant ? Elle en aime un autre ? Il est si amoureux qu’il avance d’une voix douce lors d’un week-end : tu peux me le dire ?

Séverine est une question pour son mari mais ce qu’on découvre au fil du film et que le débat permet de mieux cerner encore, c’est qu’elle est avant tout une énigme pour elle-même. Là où elle-même s’ignore, c’est son attention qui est retenue, comme lorsqu’une de ses amies lui apprend l’existence d’une maison close, où les femmes se donnent à des inconnus. Cette histoire vient éveiller quelque chose en elle, qu’elle ignore. Elle se voit renverser, casser des objets : c’est elle qui est renversée par cette histoire. Elle se rend chez Madame Anaïs, patronne de la Maison close, à pas hésitant, poussée par autre chose. Elle ignore ce qui la pousse là-bas, mais quelque chose l’accroche.

Dès le début du film, on voit cette femme, cette épouse, très discrète, qui parle peu, s’ouvrir dans cette maison close. Elle y rencontre des inconnus qui selon ses termes, tombent parfois bien bas. Certaines énigmes restent des énigmes. Pourquoi cet homme asiatique, qui unanimement récolte le dégout des autres femmes, semble au contraire ravir Séverine ? On ne sait pas.

Mais ce qu’on sait et que le film nous donne à voir et à entendre, c’est que son mari qui ignore cette double vie, en récolte les effets. Cela faisait longtemps qu’il ne l’avait pas vue « aussi heureuse », dit-il à Séverine qui revient tout juste de cette maison close !

[1] Soirée « Cinéma avec Lacan » débat organisé et animé par Remi Lestien, Psychanalyste, Membre de l’ECF avec le Cinéma Bonne-Garde de Rezé. Intervenantes : Fouzia Taouzari, Psychanalyste, Membre de l’ECF et Hélène Le Guével, Enseignante à l’université inter-âge de Saint-Nazaire

Projetés sur une autre scène

par Françoise Pilet

Belle de jour de Buñuel a ouvert ce mercredi 10 janvier, la nouvelle année 2018, cinéma et psychanalyse, au cinéma Bonne garde à Nantes. Ce fut une belle soirée, un très grand film suivi d’un débat dirigé par Hélène le Guével, Fouzia Taouzari et Remi Lestien.

Une calèche s’avance vers nous, dans une grande allée. Le son de clochettes résonne dans le silence. Les deux cochers et deux amoureux s’approchent, Séverine et Pierre (Catherine Deneuve et Jean Sorel). C’est le premier plan du film. Subitement, nous sommes projetés sur une autre scène : la flagellation de Séverine sous le regard de son mari. Un cocher la brutalise, le deuxième cocher regarde. La formule d’un fantasme s’écrit : « Je suis regardée être flagellée.

Puis tout aussi subitement, nous quittons cette autre scène. Tout redevient tranquille, calme. Nous sommes dans la chambre à coucher du jeune couple : deux petits lits séparés, un tendre bonsoir. Un jour, Séverine entend Henri, un ami du couple, parler d’une maison de passe. Troublée par ce dire, elle s’y rend et s’y rendra chaque jour de 14 à 17h. Désirs énigmatiques. Le regard de Buñuel est présent dans le film. On le voit furtivement à une terrasse de café regardant Séverine. Filmés avec délicatesse et en gros plan, pieds, jambes chaussures sont indissociables des désirs amoureux.

Pierre apprendra « la chose ». Ultime scène : les amoureux s’embrassent devant une fenêtre. Puis leurs regards sont portés au-delà de la fenêtre. La calèche, à nouveau s’avance vers nous, dans cette grande allée. Le son des clochettes résonne à nouveau, les deux cochers s’approchent, la calèche est vide.

Fantasmes et réalité alternent tout au long du film à tel point qu’il est difficile de situer la frontière entre les deux. La vivacité des fantasmes sexuels contraste avec la tranquillité de la vie amoureuse du couple, voire l’absence même de vie sexuelle du couple. Si Séverine aime tendrement son mari, c’est ailleurs qu’elle désire. C’est dans ses fantasmes sexuels qu’elle satisfait ses désirs.

Hélène Le Guével Fouzia Taouzari et Remi Lestien nous ont admirablement promenés dans le film qui nous enseigne sur la façon d’appréhender les désirs sexuels humains.

Lacan avec Buñuel :

Belle de jour, un nom du désir

par Aurélien Bomy

La  première séance de cinéma avec Lacan de cette année 2018 qui s’est tenue le 10 janvier, au cinéma Bonne Garde à Nantes a été l’occasion de (re)découvrir le chef-d’œuvre Belle de jour d’un grand maitre du 7e art, Luis Buñuel, dans sa version restaurée. Ce film nous était présenté par Remi Lestien.

Le débat très vivant animé par Hélène Le Guevel et Fouzia Taouzari qui a laissé place à une conversation soutenue avec la salle dans laquelle les nombreuses interventions s’énonçaient dans une authentique démarche de curiosité et de recherche, nous a permis de saisir dans la double-vie rêvée de Séverine (jouée par Catherine Deneuve) que Belle de jour est le nom du désir. Il y fut conjugué au masculin et au féminin.

En incontestable maître du 7e art, inspiré du mouvement surréaliste fondé sur les rêves et l’art freudien de leur lecture, Luis Buñuel réalise en 1967, avec son film Belle de jour, une recherche minutieuse sur ce que nous a laissé en suspens l’inventeur de la psychanalyse et qui s’inscrit sur la pellicule comme traversant l’œuvre de part en part ; la question du désir et de la jouissance conjuguée au féminin : Que veut une femme ?