Le Séminaire XIII et la cause analytique
Mathieu Siriot
La parution récente du Séminaire XIII de Jacques Lacan est un événement : elle permet de délimiter avec précision « l’objet de la psychanalyse » et d’opérer, en conséquence, au sein de notre modernité.
Nous ne sommes plus à l’époque de Freud, où livrer ses symptômes et son intimité constituait un acte subversif s’opposant au discours du maître moralisateur et disciplinaire.
Au XXIe siècle, la norme est devenue celle de la parole libérée et de son lot de jouissance. « Parler, c’est jouir » est devenu l’axiome du discours commun hypermoderne. Dès lors, l’écoute n’est plus de facto l’apanage des psychanalystes. Ce semblant, bien qu’issu de la psychanalyse, la vampirise aujourd’hui, comme en témoigne la prolifération des thérapies prônant l’écoute bienveillante.
Notre modernité a ceci de particulier que la structure de son discours est analogue à celle du discours analytique – c’est ce qu’a souligné Jacques-Alain Miller dans « Une fantaisie1 », parue il y a déjà plus de vingt ans. La psychanalyse pourrait paraître ainsi remplaçable. Il s’agissait d’une interprétation de notre actualité : le sujet de la science, fort de son nouveau cogito – « Je suis ce que je dis » –, s’allie parfaitement au capitalisme qui produit une pléthore d’objets plus-de-jouir. Ensemble, ils font que le sujet moderne, structurellement déboussolé, se rêve autonome au travers d’objets de consommation toujours plus addictifs. Mais, à force de jouir d’objets, il finit par devenir lui-même objet de la jouissance – c’est l’objet qui le dévore et non lui qui le mange… La réalité est devenue fantasme2.
Dans ces circonstances, et face aux attaques que subit actuellement la psychanalyse, la tentation première pourrait être de réitérer l’importance de l’écoute analytique ou de plaider la cause d’un sujet victime de sa propre gourmandise. Ce ne serait pourtant que faire le jeu de la logique actuelle qui prétend se passer de l’analyste. Certains détracteurs affirment d’ailleurs que les effets de la psychanalyse ne sont pas « scientifiquement prouvés », remettant en question le bien-fondé d’une pratique qui existe depuis près de 130 ans. Cet appel à la justification n’est que le signe d’un vœu de mort.
Plutôt que de s’abandonner aux mirages actuels, le Séminaire XIII permet de se recentrer sur l’objet a, l’objet réel lié à l’émergence de la structuration subjective3. Tout au long de cet enseignement, Lacan interpelle les analystes sur la déformation de son langage lorsqu’il est mis au service du sens commun, au détriment de la cause analytique. La première des réponses demeure de ne pas céder sur la formation des analystes et sur la spécificité de l’expérience analytique, soit le dévoilement de la cause du désir de l’analysant.
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1. Cf. Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, n°15, février 2005, p. 9-27.
2. Cf. Miller J.-A., « Jouer la partie », La Cause du désir, n°105, juillet 2020, p. 28, disponible sur Cairn.
3. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, texte établi par J.?A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2026, p. 68.