Ariane Oger

Emprunté du latin antimus, l’intime désigne ce qui est intérieur à une chose, à l’être, ce qui est personnel. Le secret, du latin secretum, désigne à la fois ce qui doit être tenu caché, rester sous silence, qu’on ne dévoile pas, mais encore ce dont on fait mystère et qui est connu de tous. Intime et politique sont noués. Pour autant l’intime repris par le politique ne saurait être celui de la cure qui est de l’ordre d’un savoir secret échappant au sujet lui-même, heurtant à ce titre, toute velléité de transparence.

Intime et politique

Un court opus Histoire de l’intime [1], démarrant au XIXe siècle, n’est pas sans évoquer ce que Christiane Alberti nomme « politisation de l’intime [2] ». Influencé par Michel Foucault, Philippe Artières démontre que l’intime est devenu un lieu de contrôle et de normalisation, dans lequel les expériences subjectives (liées à la sexualité, la maladie, la déviance, l’écriture, etc.) sont transformées par des dispositifs de pouvoir et deviennent des objets d’expertise et de surveillance. En ce sens, l’intime devient politique et peut être une menace pour le pacte social et l’ordre en place. Espace de contrôle, mais aussi espace de résistance, de contestation, de revendication, notamment à partir des années soixante/soixante-dix, l’intime devient « un terrain de luttes permanentes [3] » promouvant une nouvelle intimité devenue objet politique, affirmant que le privé est politique.

L’auteur démontre en quoi faire passer sa vérité au collectif, dans un passage du je au nous, de mon intimité à notre intimité, devient alors un enjeu politique majeur. Le corps se collectivise et le je disparaît pris dans de nouvelles communautés, pratiques, nouveaux modes de vie.

Intime et privé

Qu’en est-il de l’intime au XXIe siècle, intime qui s’expose, se publie, s’écrit, voire devient un droit, quand il est pris dans L’œil absolu [4] d’une traçabilité de nos déplacements, goûts, recherches, etc. Est-ce là l’intime, le plus secret du sujet ? Permet-il au sujet d’accéder à sa vérité et d’éclaircir son opacité ? N’y aurait-il pas à différencier intime qui s’expose et qui s’écrit ?

La langue commune fait équivaloir intime et privé. La psychanalyse les dissocie en tant que l’intime est ce que le sujet a de plus singulier, teinté d’une opacité structurale. L’intime comme ombre du secret, le secret comme Éloge de l’ombre pour reprendre le titre d’un livre de Junichirô Tanizaki. Là où le privé relève du droit, donc de la loi, « [l]’intime excède, […] ne procède que de la possibilité réelle pour un sujet de se cacher et de garder le silence. Son garant est matériel, c’est-à-dire que le droit au secret ne se soutient que du sujet lui-même, de sa seule force, et non de l’Autre, de la loi. C’est un acte du sujet qui garde le sujet libre [5] ». Intime et liberté du sujet se conjoignent. À ce titre, l’analyste ne cherche pas à arracher un secret au sujet, mais vise plutôt un autre rapport au savoir et au réel. Vouloir rendre tout visible, en appeler à la transparence, au regard omnivoyeur, « menace le sujet dans son existence même [6] ».

Enfin, que dire de la profusion littéraire d’autobiographies, d’autofictions, de révélations d’expériences subjectives diverses et variées, de secrets de famille dans lesquels les sujets se racontent ? Est-elle à lire comme une tentative de « [récupération d’]une part de subjectivité [7] » dans un monde tendant à l’effacer ou bien comme restauration du nœud défait [8] ?

[1] Artières P., Histoire de l’intime, Paris, CNRS Éditions, 2022.
[2] Alberti C., « La sexualité depuis Lacan », Mondo, Blog du XVe Congrès de l’AMP, 11 septembre 2025, disponible sur internet.
[3] Artières P., Histoire de l’intime, op. cit., p. 8.
[4] Wajcman G., L’Œil absolu, Paris, Denoël, 2010.
[5] Wajcman G., « Intime exposé, intime extorqué », Lacan.com, disponible sur internet.
[6] Ibid.
[7] Alberti C., « La sexualité depuis Lacan », op. cit.
[8] Cf. Arpin D., « L’écriture de l’ego », conférence à la section clinique de Rennes, 22 novembre 2025, inédit.

Photo : copyright Céline Danloy