Laure Naveau
Que nous apprennent les récents séminaires de Lacan édités par Jacques-Alain Miller ? Que révèlent aux parlêtres que nous sommes ces puissants séminaires, si ce ne sont les secrets que l’humanité ne veut pas savoir, loin de s’en faire responsable ?
Le droit au secret
Le malheur réside dans cette « dissonance cognitive » entre les psychanalystes et les tout-neuros, pour reprendre le terme utilisé par J.-A. Miller dans son si facétieux Secret des dieux, rédigé au moment des Forums des Psys de février 2005, dont l’un s’intitulait précisément « Le droit au secret ». C’était en réponse au dossier médical partagé du Plan de Santé mentale tout juste pondu par la HAS, cette « utopie bureaucratique » sans foi ni loi, qui proposait d’imposer partout l’évaluation.
Pour ce qui concerne le droit au secret, voici la thèse énoncée par J.-A. Miller : « Le secret est un point névralgique […] de la civilisation du XXIe siècle1 ». Le processus, « c’est la croissance exponentielle du savoir, […] de l’information digitalisée, chiffrée, désormais stockable, maniable, transférable, dans des proportions et avec une aisance inédites au XXe siècle ». « [L]’absolutisation du savoir […] est la forme la plus évidente de cette mystérieuse “pulsion de mort” que Freud a décelée dans la compulsion de répétition qui habite […] l’inconscient2 ».
Mais alors, que nous a légué Lacan à propos du secret, qu’il nous invitait à mettre en fonction dans cet art inégalé qu’est la psychanalyse, et qui nous vaut tant de soucis ?
Les secrets de la psychanalyse
Lacan énonce les deux « grand secrets de la psychanalyse » : « Il n’y a pas d’Autre de l’Autre3 » et « Il n’y a pas de rapport sexuel4 ». À l’envers de cette malédiction du tout dire, du tout voir et du tout montrer, propres à l’époque, les secrets de la psychanalyse nous conduisent à tenter d’inventer un rapport plus digne avec l’Autre, avec les mots, les choses, avec nos objets a en somme.
Le siècle qui est le nôtre semble autrement engagé, où c’est à une dissolution de l’espace intime et du secret que nous assistons, avec la montée au zénith de l’objet regard omnivoyeur et de la voix planétarisée5. Le secret de la psychanalyse n’est ni tout dire, ni tout montrer, mais mi-dire, ou encore, bien-dire, là même où un autre savoir est en jeu. Notre art, celui de ce sujet supposé savoir si cher à Lacan, et si étranger aux évaluateurs, est chose rare et précieuse relativement au secret.
Une opération d’un ordre logique particulier s’effectue en effet lorsque le sujet « ne succomb[e] plus sous le poids de ce silence6 » qui pouvait l’accabler.
Le secret de l’analyse, c’est cela : parvenir à habiter un langage transcendé par l’inconscient, et savoir que jamais ne pourra se dire le vrai sur le vrai, mais que pourront se décliner, au détour de cette résidence secrète du dit, ces objets du désir, scopique et vocal, mis en position de cause secrète et indicible, car n’appartenant pas au domaine signifiant.
Franchissement de la pudeur et du silence
Dans la clinique, l’intime, le voile et le dévoilement, la honte et la pudeur, le silence sont à l’œuvre et conduisent l’analysant à une révélation inédite de son fantasme, de sa jouissance, à l’inexistence de l’Autre, et ce petit théâtre n’a pas lieu sur la scène du monde mais dans le secret du cabinet de l’analyste.
À la fin, cette aventure avec l’inter-dit et le mystère du corps parlant laisse un reste, ce reste qui fait de chacun un parlêtre unique, un reste avec lequel il est devenu possible de vivre, d’apprendre, d’aimer et de désirer.
N’est-ce pas alors pour notre Déesse psychanalyse qu’il convient de ne pas cesser de combattre aujourd’hui ?
1 Miller J.-A., Le Secret des dieux, Paris, Navarin, 2005, p. 9.
2 Ibid., p. 12.
3 Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien, 2013, p. 353.
4 Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 455.
5 Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 246.
6 Grimbert P., Un Secret, Paris, Grasset, 2004, p. 164.