Jean Luc Monnier

Biologie

Le secret voyage de conserve avec le vivant. Les scientifiques travaillant dans la biologie synthétique ne peuvent que constater le trou qui perdure entre l’inanimé et le vivant. Il semble que pour l’instant la vie garde son secret. Les biologistes pensent que la vie pourrait être une organisation singulière de la matière et de l’information, mais jusqu’ici nul scientifique n’a su mettre en place les conditions de cette organisation singulière.

Ça parle

Mais pour qu’il y ait secret, il faut qu’il y ait savoir, et savoir veut dire que l’on sait qu’on sait. À partir de là, on peut dire qu’il y a du savoir qu’on sait et du savoir qu’on ne sait pas et que d’autres savent. Mais la question du secret va au-delà : il s’agit d’un savoir qu’intentionnellement ceux qui le détiennent ne partagent pas avec ceux qui ne le possèdent pas. Et d’ailleurs, le terme de secret veut dire d’abord « séparer ». Le secret sépare deux communautés au moins : ceux qui savent et ceux qui ne savent pas – fiction du pouvoir pourrions-nous dire.

Le secret de la vie, c’est le secret de l’être parlant. Pour qu’il y ait secret, il faut qu’il y ait langage. Lorsque nous disons cela, nous disons aussi que la vie de l’être parlant ne se constitue que sur le fond du secret. Pensons au jeune enfant qui réalise un jour que ses parents ne savent pas tout de lui, qu’il peut leur cacher des choses, qu’il peut penser ou faire des choses qu’ils ne peuvent pas savoir à moins qu’il ne le leur dise. Pour ce jeune enfant, cet événement est fondateur. L’analyse des enfants met cela en évidence. Il est parfois très important pour qu’un jeune enfant nous parle que nous l’assurions explicitement du secret de nos conversations.

Ça jouit en secret I

Que cache le jeune enfant à ses parents ou à ceux qui s’occupent de lui ? Il leur cache des pensées ou des actions dont il est coupable ou bien dont il a honte. Et de quoi est-on coupable sinon de son désir ? De quoi a-t-on honte sinon de sa jouissance ? Le secret de la vie a donc maintenant partie liée avec le désir et la jouissance. Pensons à certains sujets qui cloisonnent, retiennent, scotomisent, annulent. Garder le secret, c’est voiler le désir et la jouissance : c’est faire en sorte que l’Autre n’en sache rien…et d’en jouir.

Ça jouit en secret II

« [U]ne jouissance par lui-même ignorée [1] » : redoublement du secret ! Non seulement l’Autre ne sait rien de la jouissance du sujet, mais cette jouissance est elle-même frappée du secret pour le sujet lui-même. Le secret est alors de structure. L’ignorance est la règle : seule une analyse permet d’en lever partiellement le voile. Jacques-Alain Miller développe cet aspect fondamental dans son texte « Le Coït énigmatisé : Une lecture de “La secte du Phénix” de Borges [2] ». Il évoque également dans son cours [3] le poème d’Angélus Silésius : « La rose est sans pourquoi » à propos du même texte de Borges, « La secte du phénix ». Il souligne combien Borges saisit la racine des choses en identifiant rite et instinct. Le secret de la vie est comme la rose, sans pourquoi, hors temps, pur réel.

Un pacte de jouissance

Ce secret peut s’inscrire dans le monde en prenant la forme d’un pacte de jouissance, pas sans conséquence. Ainsi l’abus sexuel transforme ce secret « sans cause » en un pacte forcé faisant de lui une faute. De fondateur, il devient activement nocif en isolant les « partenaires » de l’Autre. Sa révélation remet le secret à sa place, c’est-à-dire celle d’un exil intérieur. C’est en cela que la levée du secret est en partie curative.

Que faire s’interroge alors le praticien lorsqu’il est fait témoin de ce pacte dans le secret du cabinet ? Dénoncer le pacte à l’Autre de la loi, sans doute. Mais cela ne suffit pas à libérer de sa culpabilité [4] le sujet : la faute touche à son propre réel qui reste à cerner, en termes de savoir, pour en désactiver la funeste férocité.

[1] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme aux rats) », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 207.
[2] Miller J.-A., « Le Coït énigmatisé : Une lecture de “La secte du Phénix” de Borges », Quarto, n°70, avril 2000, p. 8-14.
[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 24 novembre 1999, inédit.
[4] Bonnaud H., « Inceste et secret de famille », Lacan Quotidien, n°910, janvier 2021, disponible sur Lacan Quotidien.

Photo : copyright Céline Danloy