Éditorial

Une vérité strucdure

« Il est possible que le fameux “arc de cercle” de la grande attaque hystérique ne soit rien d’autre que ce déni énergique, par une innervation antagoniste, d’une posture corporelle appropriée au commerce sexuel. » [1]

C’est en ces termes que Freud interprète l’attaque hystérique en 1909. Le corps laisse échapper une vérité subjective, une vérité qui souffre en lien avec le sexuel. Près d’un siècle plus tard, Louise Bourgeois, met en scène dans une Cell, l’arc d’hystérie – un jeune homme, androgyne, voire asexué, décapité et suspendu [2]. De Freud à L. Bourgeois, de l’ère freudienne à l’époque de la chute des pères, l’hystérie porte une vérité qui dure, celle du malentendu des rapports entre les sexes. C’est elle qui justifie pour Lacan le passage de l’hystérie en tant que symptôme au discours de l’hystérique, de la métaphore au discours.

Cette vérité est accessible à condition de ne pas se laisser capter par le spectacle de la crise. Il nous revient de passer les mots et les gestes au crible de la parole analysante. Cela semble un truisme ; et pourtant, Lacan ne cesse d’y revenir pour marteler que c’est la condition du sérieux exigible dans une analyse. Ce que l’analyste introduit par l’artifice de l’association libre, c’est le discours de l’hystérique, indiqué d’un grand H.

C’est curieux, dit Lacan dans ses « Propos sur l’hystérie », un symptôme hystérique « [ça] se tire d’affaire à partir du moment où la personne […] se met à blablater [3] ». En effet dès que l’on se met à blablater en analyse, un certain nombre de conséquences découlent du discours. À dire ceci ou cela, des articulations, des corrélations d’oppositions signifiantes s’en déduisent, la loi structurale du langage finit par s’imposer à la réalité. « [T]out ce que vous êtes, et jusqu’à ce que vous êtes en tant que sentant et non seulement en tant que pensant […], tout ce que vous êtes tombe sous le coup des conséquences du discours. »[4] La structure pour Lacan, c’est le plus réel, le réel même.

À parler en analyse, la réalité quotidienne se réduit à des oppositions sans substance, les mystères de l’hystérie ou le soupçon de son simulacre s’évanouissent, la psychologie des profondeurs s’effondre. Les affres du roman amoureux s’épuisent dans la structure d’un trio de mélo, le plus souvent en jeu dans l’hystérie. On en trouve un écho comique dans la grande comédie, Molière donnant dans L’École des femmes, le modèle le plus riche de la triangulation du désir – ce dont se joue le théâtre des identifications, c’est bien de la structure et non du sens.

L’inconscient s’étale à la surface, au ras de la structure – l’inconscient comme simple coupure, ainsi que Lacan le conçoit ; le S barré du discours de l’hystérique écrit ce vide de l’inconscient. Par-delà la rigidité d’une clinique binaire – névrose ou psychose ? –, ce repérage rigoureux sur le discours de l’hystérique nous fait lire autrement la déroute d’une existence, un désordre du corps ou un vide subjectif. Là où l’identification hystérique n’est pas suffisante, là où il y a un fading du désir, on voit au fil de la parole analysante la structure se dessiner, la route du symptôme se tracer. On sort alors d’un monde obscur, déboussolé, pour trouver des éléments définis et bien découpés, la répétition de la même structure, soit ce que Jacques-Alain Miller appelle la « strucdure [6] ».

On aperçoit à l’inverse ce qui n’a pas cette structure, notamment la psychose ordinaire ; la brèche qui s’ouvre dans la subjectivité conduit au vide. Mais aussi et surtout, sans conclure trop vite sur le repérage d’une psychose, on saura être attentif à l’hystérisation du discours, même lorsqu’une faille a été entrevue. Telle est la leçon d’une séquence clinique du dernier congrès de la New Lacanian School qui a causé et inspiré le dossier « hystérie ».

C’est en ce sens que Lacan peut avancer qu’il n’y a pas de sens commun de l’hystérie et que si les types cliniques relèvent de la structure, « [ce] n’est certain et transmissible que du discours hystérique [7] ».

Au moment de livrer ce numéro, nous apprenions la triste nouvelle du décès de notre collègue Catherine Millot. Son ouvrage sur l’hystérie dans le siècle Nobodaddy [8] déploie de part en part ce qu’elle nomme « la rigueur de sa structure ». Le présent volume lui est dédié.

Christiane Alberti

[1] Freud S., « Considérations générales sur l’attaque hystérique », Névrose, psychose et perversion, Paris,
PUF, 1973, p. 162.
[2] Cf. Wajcman G., « Louise Bourgeois, l’issue comique de la psychanalyse », La Cause freudienne, n°69,
septembre 2008, p. 221-233. On lira avec profit cet article.
[3] Lacan J., « Propos sur l’hystérie », texte établi par J.-A. Miller, Quarto, n°90, juin 2007, p. 8.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 34-35.
[5] Cf. Miller J.-A., « Trio de mélo », La Cause freudienne, n°31, octobre 1995, p. 6-14.
[6] Miller J.-A., « Strucdure », Pas tant, n°8/9, 1985, p. 4-11.
[7] Lacan J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Autres écrits, Paris, Seuil,
2001, p. 557.
[8] Millot C., Nobodaddy. L’hystérie dans le siècle, Paris, Érès, 1988.

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