Présentation
Au centre de ce numéro 143, Quarto met à l’étude une formule de Lacan de 1975 plutôt inconnue et jamais commentée : « le désir de l’homme, c’est l’enfer ». Ce numéro aborde également d’autres références de Lacan au sujet de l’enfer, et ce tout au long de son enseignement. Épinglons un autre fait remarquable : la publication fait la part belle au premier d’une série de trois cours de Jacques-Alain Miller, faits en Argentine, un mois après le décès de Lacan. Ces conférences, tenues en espagnol, n’ont jamais été publiées en français auparavant.
Elles sont publiées ici et dans les deux numéros suivants avec l’aimable autorisation de son auteur.
Éditorial
Comment faire ?
« le désir me semble être lié à une notion de trou, et de trou où beaucoup de choses viennent à tourbillonner de façon à s’y engloutir »
Jacques Lacan, « Des religions et du réel ».
Que la psychanalyse évoque l’enfer peut surprendre. Pourtant, Freud était le premier à s’y référer lorsqu’il choisissait de mettre en exergue de sa Traumdeutung ce vers de Virgile « Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo [1] » que Lacan traduisit ainsi : « Si je ne peux pas émouvoir les dieux, j’en passerai […] par l’enfer [2] ».
Mais cela suffit-il à justifier l’association de l’enfer au désir ? Bien évidemment, dirait Lacan à qui nous devons le titre de ce numéro de Quarto, qui se déduit d’une formule étonnante qu’il prononce en 1975. La formule en question, qui n’est d’ailleurs pas un hapax – elle apparaît à trois moments distincts –, est restée dans l’ombre jusqu’à aujourd’hui.
Elle apparaît pour la première fois le 26 janvier 1975, à la fin d’une intervention improvisée lors d’une journée de travail à Strasbourg, en réponse à une question de Marcel Ritter. Ce dernier l’interroge sur l’Unerkannt, le « non reconnu », que Freud, dans la Traumdeutung, identifie à l’ombilic du rêve, à ce point où le rêve est insondable, où le sens s’arrête. Mais de quel réel s’agit-il dans l’Unerkannt : est-ce le réel pulsionnel ? Et quel rapport y a-t-il entre ce réel et le désir ? [3]
Lacan propose d’identifier l’Unerkannt à une autre notion freudienne, l’Urverdrängt, au refoulé primordial ou originel. L’Unerkannt n’est pas simplement le « non reconnu », c’est ce qui est impossible à reconnaître, ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, ce qui est à jamais fermé dans l’inconscient – d’où l’analogie avec la cicatrice ombilicale sur le corps [4]. Il compare ce nœud dans le dicible au trou dans la pulsion [5] ; l’ombilic du rêve est un trou, déclare-t-il. Et il fait correspondre ce trou avec l’impossibilité « d’établissement en quelque sorte formulable du rapport entre sexes [6] ». C’est vrai, dit-il, qu’il y a un réel pulsionnel, pour reprendre le terme de Ritter, mais seulement « pour autant que le Réel, c’est ce que, dans la pulsion, je réduis à la fonction du trou [7] ». D’où l’importance, accentue-t-il, de bien distinguer le non-rapport sexuel et l’inconscient : là où le non-rapport sexuel serait lié au réel de l’être humain, le rapport au sexe tout comme le rapport à la mort d’ailleurs, est symbolique et donc toujours déplacé : « partout là où il ne devrait pas être [8] ».
Dans la foulée, Lacan fait remarquer qu’il est tout de même très curieux qu’il ait fallu attendre « deux littérateurs, d’ailleurs tous les deux débiles mentaux absolument intégraux » pour se rendre compte qu’il n’est pas seulement question d’une pulsion sado-masochique, mais que celle-ci est « fondamental[e] » dans la « réalité humaine ». Il est tout de même très curieux, poursuit-il, « [q]u’on ne se soit pas aperçu que le désir de l’homme, c’est l’enfer ».
Pour Lacan, il s’agit d’une vérité « évidente ». « Le désir de l’homme, c’est l’enfer », répète-t-il, « c’est évident à partir du moment où je le dis » [9]. Et il ajoute qu’il n’a jamais risqué d’énoncer cette formule sauf devant un curé dantiste [10] ! Le désir d’enfer, conclut-il, est « le seul moyen de comprendre quelque chose. C’est pour ça qu’il n’y a pas de religion qui ne lui fasse sa place. Ne pas désirer l’enfer, c’est une forme du Widerstand, c’est la résistance [11] ».
Plus tard dans la journée, toujours à Strasbourg, une autre collègue, madame Strohl, lui demande s’il convient de différencier la pulsion sado-masochique de ce qu’on appelle couramment la méchanceté. Et Lacan, espiègle comme souvent, de dire qu’il « est évident que si je dis que le désir de l’homme, c’est l’enfer, ça ne veut pas dire qu’on y entre par méchanceté [12] ». Sauf si on change le sens de méchant en s’appuyant, comme Lacan le propose, sur l’étymologie française où méchant a à faire avec le mal par sa première syllabe, et avec le choir par sa deuxième : « Méchant, c’est méchéance, c’est tomber mal. […] la méchanceté c’est quelque chose de l’ordre de l’acte manqué […], c’est un ratage malicieux, au maximum. [13] »
Quelques semaines plus tard, dans son Séminaire « R.S.I. », Lacan s’appuie sur ce qu’il appelle ce jour-là sa « trinité infernale [14] » pour avancer une toute nouvelle définition du symptôme : « la façon dont chacun jouit de l’inconscient en tant que l’inconscient le détermine [15] ». Or, peu avant, au cours de cette même séance, il répète la formule lancée à Strasbourg et y ajoute que l’homme désire l’enfer parce que « c’est l’enfer qui lui manque. Dès lors, c’est à quoi il aspire ». Le névrosé en témoigne : c’est « quelqu’un qui n’arrive pas à atteindre ce qui est pour lui le mirage où il se trouverait à se satisfaire, c’est à savoir une perversion. Une névrose est une perversion ratée » [16].
Les différentes considérations, hautement originales et parfois paradoxales, que Lacan développe ne peuvent que confirmer que cette formule « le désir de l’homme, c’est l’enfer » n’est pas un savoir à portée de main. Pourtant, pour Lacan lui-même, elle est limpide. Il s’agira, dans ce numéro de Quarto, d’examiner pourquoi Lacan, vingt ans après la formule « le désir de l’homme est le désir de l’Autre [17] » – qui était l’un des aphorismes les plus importants de son premier enseignement –, remet à l’ordre du jour la structure du désir. Il nous appartient de chercher comment Lacan, après avoir abandonné la dialectique pour la topologie, après avoir remplacé le sujet par le parlêtre, en est logiquement venu à l’enfer.
Si Lacan déclare que le désir d’enfer est le seul moyen de comprendre quelque chose, et qu’y renoncer n’est rien d’autre qu’une opération intérieure à la chaîne symbolique, n’indique-t-il pas par-là la voie étroite que la psychanalyse peut emprunter ? Il n’est nullement possible de dissocier l’enfer du désir : l’enfer commence dès que le parlêtre se trouve irrémédiablement « exclu de sa propre origine » du simple fait « d’être né d’un être qui l’a désiré ou pas désiré » [18], mais qui l’a situé d’une certaine façon dans le langage. Le désir d’enfer se trouve être de structure ; cette aspiration par ce « trou […] tourbillonnaire » est propre à l’inconscient [19]. À chacun l’enfer qu’il désire, mais ce désir gagne à être élucidé pour rendre la vie moins infernale. L’analyste, tel un Virgile prenant Dante par la main, peut accompagner l’analysant dans les cercles de l’enfer, et l’extraire de sa débilité mentale, débilité qui l’a fait rêver de l’infinitude et du paradis du rapport sexuel.
Lacan maintiendra cette leçon éthique jusqu’à son tout dernier Séminaire, « Le moment de conclure ». Il y dira, lors d’une des dernières séances : « Il faut savoir comment s’y prendre avec cette sexualité. Savoir “comme enfer”, c’est tout au moins comme ça que je l’écris. [20] »
Nathalie Laceur
[1] Virgile, Énéide, livre VII, 312.
[2] Lacan J., « “L’ombilic du rêve est un trou”. Jacques Lacan répond à une question de Marcel Ritter », La Cause du désir, n°02, juin 2019, p. 43.
[3] Cf. Ritter M. in Lacan J., « “L’ombilic du rêve est un trou”… », op. cit., p. 35.
[4] Lacan J., « “L’ombilic du rêve est un trou”… », op. cit., p. 37 & 41.
[5] Miller J.-A., « Notice de fil en aiguille – § 17. L’Unerkannt », in Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 239.
[6] Lacan J., « “L’ombilic du rêve est un trou”… », op. cit., p. 41.
[7] Ibid., p. 35.
[8] Ibid., p. 41.
[9] Ibid., p. 42.
[10] Cf. ibid., p. 42.
[11] Ibid., p. 43.
[12] Cf. Lacan J., « Réponse de J. Lacan à une question posée », Lettres de l’École freudienne, n°17, février 1976, p. 221.
[13] Ibid., p. 222-223.
[14] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. » leçon du 18 février 1975, Ornicar ?, no 4, p. 103.
[15] Ibid., p. 106.
[16] Ibid., p. 104.
[17] Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir » (1958), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 628.
[18] Lacan J., « “L’ombilic du rêve est un trou”… », op. cit., p. 36.
[19] Cf. Lacan J., « Des religions et du réel », La Cause du désir, n°90, juin 2015, p. 12-13.
[20] Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, « Le moment de conclure », leçon du 21 mars 1978, inédit.
Points forts – Mots clés
- Enfer
- Peut-on dissocier le désir et l’enfer ?
- Le désir d’enfer et le sentiment de la vie
- L’enfer en religion
- Science et capitalisme, un couple infernal
- Dante, Proust, Rimbaud, Munch, Marx, von Neumann