Actualité du lien social. Du nouveau dans les discours ?
Cette année, le bureau du pôle de Rennes de l’ACF en VLB a choisi de mettre à l’étude le thème des discours et des modalités actuelles du lien social.
Le lien social
La définition du lien social, empruntée à la sociologie, désigne l’ensemble des relations, des valeurs et des règles qui unissent les individus entre eux au sein d’une même société ou d’un groupe. Ce lien est censé assurer la cohésion du groupe et permettre de vivre ensemble.
Bien que la psychanalyse soit une pratique qui s’attache au plus singulier de l’humain, elle s’intéresse également aux phénomènes sociaux. À travers plusieurs grands textes, Sigmund Freud s’est consacré à examiner ce qui fait lien entre les individus, en analysant les ressorts de la Massenpsychologie et en situant un malaise au cœur de la civilisation.
Jacques Lacan a lui aussi porté son attention sur la société et les communautés – notamment les groupes psychanalytiques – et a développé une manière originale d’appréhender le lien social à partir des discours. « En fin de compte, il n’y a que ça, le lien social. Je le désigne du terme de discours parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de le désigner dès qu’on s’est aperçu que le lien social ne s’instaure que de s’ancrer dans la façon dont le langage se situe et s’imprime, se situe sur ce qui grouille, à savoir l’être parlant. [1] » Pour Lacan, le lien social ne procède pas de la mise en relation d’individus préalablement constitués ; il s’instaure dans le discours, qui détermine des places et produit des effets de sujet. C’est donc le langage qui relie les humains entre eux. L’être parlant est un animal social : « ce n’est pas sa condition commune de vivre en solitaire. […] il y a quelque chose en tout cas qui ne l’abandonne pas, c’est justement ça, qu’il soit parlant. Quand il est tout seul, il continue à parler, […] il continue d’habiter le langage. Il faut partir de là [2] ».
D’un discours sans parole…
Comment spécifier ce que Lacan entend par discours à la fin des années soixante, acmé de sa période dite structurale, qui précède ses ultimes élaborations sur la sexuation et la topologie des nœuds ?
Au cours du Séminaire D’un Autre à l’autre, Lacan – tout en se distinguant du structuralisme – cherche à définir précisément le discours psychanalytique. Notons que la leçon inaugurale donnée par Michel Foucault au Collège de France en décembre 1970 porte sur L’ordre du discours [3]. Mais si pour ce dernier, le discours est un régime historique de production du savoir et de la vérité, chez Lacan, il est une structure qui met en lien le sujet, le signifiant, le savoir et l’objet a.
Dans la première séance du Séminaire, Lacan affirme que « L’essence de la théorie psychanalytique est un discours sans parole [4] ». Jacques-Alain Miller, commentant cette phrase, indique que l’orientation lacanienne vise « un discours réduit à une écriture [5] » qui s’appuie sur la logique. Les discours, précise Lacan, « ne sont rien d’autre que l’articulation signifiante, l’appareil, dont la seule présence, le statut existant, domine, gouverne tout ce qui peut à l’occasion surgir de paroles. Ce sont des discours sans la parole, laquelle vient s’y loger ensuite [6] ».
…aux quatre discours (plus deux)
Lors de son Séminaire L’envers de la psychanalyse, Lacan produit les quatre discours. Partant de la définition du sujet de l’inconscient, qui veut qu’un signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant, Lacan s’appuie sur la paire ordonnée S1 – S2, S2 représentant le champ du grand Autre, « la batterie des signifiants, […] tandis qu’au point d’origine où nous nous plaçons pour fixer ce qu’il en est du discours, du discours conçu comme statut de l’énoncé, S1 est celui qui est à voir comme intervenant [7] ». Le sujet de l’inconscient, $, c’est, comme l’a découvert Freud, ce sujet déterminé par les effets du signifiant. Quant à l’objet petit a, il est le produit de langage, plus-de-jouir qui produit la cause du désir [8].
À partir de ces quatre éléments, Lacan écrit quatre mathèmes. Chacun des termes occupe tour à tour l’une des quatre places : en haut à gauche, en position dominante, la place de l’agent ; en haut à droite, se trouve l’autre. Sous l’agent, Lacan situe la vérité, et sous l’autre la production. Il fait opérer aux quatre éléments une rotation d’un quart de tour, permettant d’obtenir ainsi quatre écritures distinctes du lien social : le discours du maître, le discours de l’hystérique, le discours du psychanalyste et le discours de l’Université, auxquels viennent s’ajouter le discours capitaliste, dont il donnera le mathème lors d’une conférence prononcée à Milan [9], et le discours de la science.
Le réel du lien social
Cette formalisation des discours, fondée sur la logique, permet à Lacan d’avancer qu’à la racine de la structure « se rencontre un élément d’impossibilité [10] ». C’est par la logique que Lacan saisit alors le réel : « Le réel, c’est l’impossible. Non pas au titre de simple butée contre quoi nous cognons le front, mais de la butée logique de ce qui, du symbolique, s’énonce comme impossible. C’est de là que le réel surgit. [11] » Lacan rapproche les trois métiers impossibles freudiens – gouverner, éduquer et analyser – des quatre discours : discours du maître, de l’Université, de l’analyste, qu’il complète par le faire désirer de l’hystérique [12]. Cet impossible, c’est celui auquel se confrontent notamment les praticiens qui officient dans les institutions. Si « Le réel du lien social, c’est l’inexistence du rapport sexuel [13] », comme l’avance J.-A. Miller, c’est cette absence qui rend nécessaire le discours [14].
Ouverture
Qu’est-ce qui change dans le lien social aujourd’hui, et qu’est-ce qui ne cesse pas de s’y écrire ? À travers l’étude de la théorie lacanienne des discours et du lien social, il s’agira de dresser un état des lieux de l’époque afin de déchiffrer les « impasses croissantes de notre civilisation [15] ». Gageons que cette tentative, visant à « faire apparaître les axiomes déterminants du discours universel [16] », nous permette de lire les mutations du lien social et des discours et leurs effets sur les subjectivités, à l’époque de « l’Un-dividualisme moderne [17] ».
Chacune des quatre soirées interrogera non pas un discours en particulier, mais plus librement l’un des quatre éléments de la chaîne S1 – S2 – $ – a :
– Avec le S1, le signifiants-maître, nous pourrons notamment aborder les nouvelles figures du maître, les signifiants qui nous gouvernent, mais aussi la question des identifications et des identités.
– À partir de S2, il s’agira d’interroger les modalités de rapport au savoir à l’ère du discours de la science et de l’intelligence artificielle, dans une époque où le complotisme tutoie l’incroyance.
– Mettre à l’étude $ nous permettra de nous intéresser au symptôme aujourd’hui, mais aussi au sujet conditionné par la science, les normes, les protocoles, etc.
– Enfin, avec petit a se posera notamment la question des objets – lathouses, gadgets – fruits des noces des discours capitaliste et scientifique, qui donnent aux jouissances contemporaines leur versant addict.
Lors de chaque soirée, nous aurons à cœur de montrer comment le discours psychanalytique, seul des quatre discours qui « exclut la domination [18] », fonctionne comme lien social et permet au sujet contemporain de respirer encore alors que « le discours de la science a des conséquences irrespirables pour ce qu’on appelle l’humanité [19] ». Nous pourrons ainsi resituer le tranchant du discours psychanalytique face aux autres discours, dans cette période où la psychanalyse est une fois de plus attaquée.
Thomas Kusmierzyk
Pour le bureau du pôle de Rennes de l’ACF en VLB.
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 51.
[2] Lacan J., « Jacques Lacan : Conférence de Louvain », La Cause du désir, n° 96, juin 2017, p. 9.
[3] Foucault M., L’ordre du discours, Paris, Éditions Gallimard, 1971.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 11.
[5] Miller J.-A., « Illuminations profanes », La Cause freudienne, n° 62, mars 2006, p. 88.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 194.
[7] Ibid., p. 11.
[8] Lacan J., « Du discours psychanalytique », Lacan in Italia, 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p. 51.
[9] Ibid., p. 40.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, op. cit., p. 50.
[11] Ibid., p. 143.
[12] Ibid., p. 201.
[13] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n° 88, octobre 2014, p. 113.
[14] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire symptôme » (1997-1998), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 14 janvier 1998, inédit.
[15] Lacan J., « La psychanalyse, raison d’un échec », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 349.
[16] Miller J.-A., « Conversation d’actualité avec l’École espagnole du Champ freudien (I) », La Cause du désir, n° 108, juillet 2021, p. 52.
[17] Miller J.-A., in Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, 4ede couverture.[18] Lacan J., « Lacan pour Vincennes ! », Ornicar ?, n° 17/18, printemps 1979, p. 278.
[19] Lacan J., « Le jouir de l’être parlant s’articule », La Cause du désir, n° 101, mars 2019, p. 13.
Brochure 2026_27
Informations
Les événements (conférences et soirées)
auront lieu au Local ACF–UFORCA
11-13 cours J.-F. Kennedy
à Rennes