Unique en son genre

L’affaire sexuelle, entre science et inconscient

 

Ce Forum Campus psy part d’un constat : tout le monde veut être unique. C’est un fait humain, mais aussi un fait de civilisation. Dans un monde uniformisé et anonyme où règne l’individualisme, chacun veut se différencier des autres. La distinction de naissance, de sexe, de culture, de religion, les distinctions ethniques, d’âge ou géographiques, qui permettaient une partition entre les individus, ne suffisent plus. Le désir de distinction est à présent plus radical. Il trouve ses fondements dans celui d’être à nul autre pareil. Exceptionnel, curieux, incroyable, bizarre, irremplaçable, fantasque, folklo, les qualificatifs sont multiples et infinis pour qualifier la différence toujours perçue dans un écart par rapport à une norme, puisque faute de norme sexuelle, il y a des normes sociales [1].

La période actuelle montre de façon aigüe le fractionnement des signifiants pour dire la différence. La fluidité du genre n’illustre-t-elle pas les limites de la langue pour identifier des modes de jouir singuliers, étrangers à celui même qui les porte ? Lacan a montré que chacun se débrouille très mal avec sa vie sexuelle. « Qu’on se perde dans le rapport sexuel, c’est évident, c’est massif, c’est là depuis toujours et, jusqu’à un certain point, on pourrait dire : ça ne fait que continuer. [2] » Pourtant, la complexité de « l’affaire sexuelle [3] » a pris aujourd’hui une tournure nouvelle. Elle s’inscrit plus que jamais dans le recours à deux termes qui n’ont aucun rapport – l’inconscient et la biologie – qu’il s’agira de mettre en tension lors de ce forum.

L’enjeu est clinique. Face aux demandes qui font valoir l’ambiguïté quant à la sexualité, favorisera-t-on le recours à l’intervention réelle sur le corps au risque de forclore le sujet ? Que l’on se dise homme ou femme, c’est dans le langage que se joue l’affaire pour chacun. La clinique de la sexuation, selon Lacan, et celle du non-rapport sexuel, sont un repère pour penser les formes contemporaines de la demande.

Le défi est sociétal. Les modes de jouir singuliers sont la cause de la solitude subjective que le parlêtre tente d’inscrire dans un discours et auprès des autres. De même que la loi du pour tous pareil et de l’universel, celle des cohortes et des protocoles, a des affinités avec la pulsion de mort, le règne des Uns-tout-seuls n’est pas sans incidences sur la rencontre, le couple, les familles. Comment le sujet moderne, branché sur son quant à soi, se débrouille-t-il avec l’amour ? Se distinguer c’est être et exister, c’est aussi se séparer, pour le meilleur comme pour le pire.

La psychanalyse montre les impasses et égarements auxquels peuvent pousser les semblants au principe des identifications groupales. Poussée à l’extrême, la revendication identitaire conduit au différentialisme, au séparatisme, au communautarisme dont l’histoire et l’actualité montrent les impasses. C’est dans le corps que s’enracine le racisme, car le corps est d’abord le lieu de l’exigence pulsionnelle. Inscrite ensuite au champ de l’Autre, de la culture et des signifiants-maîtres qui la manipulent, se faire voir, se faire entendre sont des modes d’exercice de la pulsion habillés des artifices sociaux, dont la langue fait partie [4].

Moyennant certaines conditions, la singularité n’est pas incompatible avec le lien social. La politique du symptôme, celle des singularités symptomatiques élevées à la dignité des styles, peut être une voie asymptotique vers un bien commun. Politiques, artistes, cliniciens, acteurs du champ éducatif, social sont invités à dialoguer avec des psychanalystes lacaniens afin d’étudier les modes de nouage entre le plus intime et le collectif. Penser le moment actuel est nécessaire. L’avenir l’impose.

Caroline Doucet

 

[1]  Cf. Lacan J., « Le jouir de l’être parlant s’articule », La Cause du désir, no 101, mars 2019, p. 13. Ce texte est issu de sa déclaration à France Culture en juillet 1973 alors que se tient le 28e Congrès de l’IPA. L’enregistrement de cette émission est accessible sur le site de Radio Lacan.

[2]   Ibid., p. 12.

[3]   Lacan J., Le Séminaire, livre xix, …ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 100.

[4]   Cf. Miller J.-A., « La théorie du partenaire », Quarto, no 77, juillet 2002, p. 6-33.

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