Deux circonstances nous ont amenés à choisir pour thème d’étude le corps. L’une est liée au contexte sanitaire qui nous a contraints à la « présence virtuelle » dont Jacques-Alain Miller a pu dire, dans une interview accordée à Libération, que plus elle se banalisera, « d’autant plus précieuse sera la présence réelle[1] ». À la question de savoir si la présence virtuelle aura une incidence fondamentale sur la séance analytique Jacques Alain Miller répond que « La coprésence en chair et en os est nécessaire, ne serait-ce que pour faire surgir le non-rapport sexuel. Si l’on sabote le réel, le paradoxe s’évanouit [2]».
La seconde circonstance tient à la perspective d’un moment important pour notre communauté de travail, à savoir les 50e Journées de l’École de la Cause freudienne, lesquelles portent sur le thème « Attentat sexuel ». Le trauma sexuel est abordé, dans de nombreux textes préparatoires aux J50 [3] comme un événement de jouissance. Jouissance qui a percuté le corps, laissant une marque indélébile. C’est là l’origine de la psychanalyse puisque celle-ci a commencé en s’intéressant à ces cas de jeunes filles ayant subi des « attentats sexuels ». Pour la psychanalyse « la jouissance est toujours effraction, que le trauma soit sexuel ou pas [4]».
Dans Biologie lacanienne et événement de corps [5], Jacques-Alain Miller indique que si pour Freud « l’événement produisant traces d’affect » est le trauma, pour Lacan : « le noyau de l’événement traumatique [6]» est de structure et non pas contingent. « L’affection essentielle, c’est l’affection traçante de la langue sur le corps. Cela veut dire que ce n’est pas la séduction, ce n’est pas la menace de castration, ce n’est pas la perte d’amour, ce n’est pas l’observation du coït parental, ce n’est pas l’Œdipe qui est là le principe de l’événement fondamental, traceur d’affect, mais c’est la relation à la langue [7]». Le choc initial de la langue sur le corps « laisse des traces dans le corps, qui sont symptômes et affects [8]».
Le corps dans l’enseignement de Lacan va du sujet du signifiant de logique pure, « hors corps, hors la vie [9]» au « parlêtre ». Ce terme permet à Lacan de prendre le corps dans son entièreté, et non plus de complémenter le sujet du signifiant par un « élément corporel [10]» d’abord conçu comme imaginaire dans le stade du miroir. Reste que dès le début de son enseignement – dans le Séminaire II – Lacan met l’accent sur le fait que « l’homme a un corps [11]». Il précise que cette perspective « décompose l’unité du vivant ». Il ne s’agit donc pas d’identifier imaginairement le corps et l’être.
On trouve à nouveau cette formule dans Joyce le symptôme II : « LOM cahun corps et nan-na Kun ». Le corps ne relève pas de l’être mais de l’avoir. L’homme a un corps, c’est le langage qui le lui décerne.
La discordance entre l’idéal du corps tel qu’il se rêve, et le corps qui se jouit révèle la faille où le symptôme se glisse : le symptôme comme événement de corps. Le parlêtre « adore [son corps] parce qu’il croit qu’il l’a. En réalité, il ne l’a pas, mais son corps est sa seule consistance – consistance mentale, bien entendu, car son corps fout le camp à tout instant ».[12]
Si l’interprétation freudienne qui vise le sens reste toujours valide, l’interprétation lacanienne qui cherche à toucher les traces de jouissance produites par le choc de la langue sur le corps nécessite que l’analyste s’y prête : « Il faut y mettre le corps pour porter l’interprétation à la puissance du symptôme[13] ».
Pas sans le corps : corps jouissant, corps rêvé, corps idolâtré, corps addict, corps augmenté,… les soirées déclineront ces différentes occurrences du corps dans le moment actuel.
Géraldine Somaggio

[1] Miller J.-A., « Vers le corps portable », article paru dans Libération, édition du 3 juillet 1999, https://www.liberation.fr/cahier-special/1999/07/03/le-divan-xx1-e-siecle-demain-la-mondialisation-des-divans-vers-le-corps-portable-par-jacques-alain-m_278498
[2] Ibid.
[3] https://www.attentatsexuel.com/
[4] Bonneau H., « dire l’indicible » (https://www.attentatsexuel.com/dire-lindicible), 29 mai 2020.
[5] Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événement de corps », La Cause freudienne, Paris, Navarin/Le seuil, N° 44, février 2000.
[6] Ibid., p. 36.
[7] Ibid., p. 36.
[8] Ibid., p. 39.
[9] Ibid., p.35.
[10] Ibid., p.36.
[11] Lacan J., Le Séminaire, Livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1978, p.93.
[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005, p.66
[13] Miller J .-A., « Une fantaisie », Mental, n°15, février 2005, p.17.