Réseaux, réservoir d’escabeaux
David Mabille
Dans sa conférence prononcée en clôture du IXe Congrès de l’Association mondiale de psychanalyse, Jacques-Alain Miller évoquait ainsi le lien entre culture et sublimation : « Ce qu’on appelle la culture n’est pas autre chose que la réserve des escabeaux dans laquelle on va puiser de quoi se pousser du col et faire le glorieux.1 »
L’escabeau, c’est le piédestal sur lequel se hisse le parlêtre pour se faire beau. Faisons l’hypothèse que les réseaux sont de nouvelles possibilités pour les sujets d’ajouter une marche à leur escabeau. La jouissance est au rendez-vous, dans ses modalités de sens et d’opacité.
Mais sur quoi reposent donc les pieds des escabeaux, sinon sur un réel que Lacan épinglait par la typographie « S.K.beau2 » ? Plus on monte haut, plus quelque chose de soi s’enfonce, jusqu’au risque de l’oubli de l’être dans le moi imaginaire.
C’est en passant par une équation que Lacan définissait la civilisation : « civilisation = tubes et égouts3 ». Reprenant alors l’exemple de Rome comme Cloaca maxima, il pointait l’analogie entre la voirie et la culture. Le terme de voirie désigne aujourd’hui les voies de communication. Des réseaux comme voies de communication numérique, on passe simplement à l’idée d’une voirie numérique.
L’étymologie du signifiant « voirie » est intéressante à plus d’un égard. Elle dérive du nom masculin voyer (XIIe siècle), qui signifie la réfection. Aux XVIe et XVIIe siècles, il prend le sens de « lieu où sont déposées les ordures et immondices », désignant par métonymie ces immondices, « rebuts de la société4 ». Ces valeurs péjoratives ont disparu depuis.
Le lien établi par Lacan entre voirie et culture est donc affine avec ce qui avait été refoulé dans l’évolution des significations de la voirie : le déchet.
Voici donc notre voirie virtuelle dont nous sommes si fiers : sommet technologique d’un côté, égout de l’autre. Il y a un darkweb de la sublimation. Retour du réel.
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1. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 111, disponible sur Cairn.
2. Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 565.
3. Lacan J., « Mon enseignement, sa nature et ses fins », Mon enseignement, Paris, Seuil, 2005,
p. 85.
4. Cf. Rey A., Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 2010.
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