Lalangue de l’autiste
Elise Etchamendy
L’autiste est-il vraiment un sujet hors du langage ? Certes, il ne s’agit pas pour lui d’utiliser la parole pour communiquer avec son entourage. Toutefois, nombreux sont ceux qui font de petits bruits avec leur bouche, des claquements de langue, des vocalises étranges… C’est alors à un certain versant du langage que les autistes ont affaire, qui n’est pas de l’ordre de la communication mais plutôt de ce que Lacan appelait lalangue.
Ce sont Robert et Rosine Lefort qui, les premiers, ont rendu compte de ce rapport non communicationnel au langage en faisant l’hypothèse d’une forclusion de la cheville du S1 dans l’autisme1 : l’absence de signifiant-maître ne permet pas d’écrire la ronde des discours et du lien à l’Autre. C’est alors lalangue qui prévaut, c’est-à-dire une langue qui ne s’utilise que pour la jouissance des sons qui la composent, sans visée discursive.
Lalangue autistique pourrait même être dite verbeuse, à suivre Lacan2. Le sujet autiste parle aux murs – comme nous tous – mais ce parler ne s’inscrit pas, n’écrit pas les sillons de la lettre dans la roche, par où le signifiant se comporte tel un écho sur une paroi sans relief. Il produit un vacarme assourdissant, très difficile à supporter. Alors, le sujet – aussi bruyant qu’il soit lui-même – se bouche les oreilles ou, dans les cas plus graves, se fait du mal et tente d’inscrire la lettre sur son corps.
Nous comprenons mieux pourquoi Jacques-Alain Miller proposera ainsi de parler, par suite de la forclusion du S1, de sa « métamorphose multiplicative en un essaim3 ». L’autiste produit un essaim bruyant de S1 forclos, entre écholalies et stéréotypies.
Dans ce numéro, et comme par un retour au travail des Lefort par Lacan et J.-A. Miller, c’est à une exploration de cet essaim signifiant que nous assisterons : entre itération, étagement, détour et mouvement perpétuel.
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1. Lefort R. & R., La Distinction de l’autisme, Paris, Seuil, 2003, p. 26.
2. Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », texte établi par J.?A. Miller, La Cause du désir, n°95, avril 2017, p. 17.
3. Miller J.-A., « Préface », in Maleval J.-C., La Différence autistique, Paris, PUV, 2021, p. 13.