Remi Lestien
Le film de Pascal Bonitzer, Le Tableau volé, raconte l’histoire d’un tableau, volé par les nazis et retrouvé par hasard dans une maison vendue en viager. La vente de cette œuvre d’Egon Schiele, par une grosse maison parisienne de vente aux enchères, déboussole le jeune propriétaire de la maison, réjouit les héritiers spoliés et affole les marchés.
Aurore est la jeune stagiaire d’un des experts chargés de cette vente. Butée, elle semble se défier de tous, et se révèle surtout par ses innombrables mensonges. Elle va même avec hargne, et par provocation, remettre en question la paternité de son père. On n’en saura pas beaucoup plus sur elle, mais ses mensonges sur la paternité viennent éclairer, à jour frisant, le relief du marché de l’art.
Entre mensonges et faux-semblants
L’authentification de l’auteur d’un tableau est évidemment un préalable crucial avant d’envisager sa vente. En tout cas, il faut lever tous les doutes pour que le marché s’organise entre vendeurs et acheteurs, ce qui ne va pas sans stratégies, simagrées, petites magouilles et gain parfois faramineux. Le mensonge interroge donc perfidement tous ces faux-semblants, tout ce grand manège du marché de l’art. Le film entrecroise, subtilement, la scène de ce marché avec les questions et les fabulations d’Aurore. Et cela bascule quand, elle qui dénonçait la facticité du père, trouve dans le souvenir d’une grave injustice subie par ce dernier, la solution pour interpréter la crapulerie d’un expert concurrent. La vente aux enchères en sera sauvée. C’était donc bien au nom du père que tous ces mensonges trouvaient leur justification. Les embrouilles sur le père seraient-elles donc le ressort du film ? Ce serait accorder à cette fonction du père la clef ultime de toute existence humaine, et ainsi faire fi de ce que tant le père que le tableau ne sont que des voiles sur ce qui ne répond pas au symbolique – ce réel de la jouissance auquel chaque subjectivité doit répondre.
Horror di femina
Repensant dans l’après-coup au film, j’ai entendu résonner répétitivement le prénom d’Aurore. « Horror ». Horreur. Quand il était critique aux Cahiers du Cinéma, P. Bonitzer manifestait sa grande connaissance de l’œuvre de Lacan. Le choix de ce prénom ne serait-il pas pour lui une manière de mettre là, dans l’en-deçà du mensonge sur le père, le secret de son film : l’horreur du féminin ? Le mensonge, comme ultime pudeur pour se protéger, ne serait alors qu’une version de ce que chaque femme, et chaque civilisation, met en œuvre pour se défendre contre cette jouissance aux limites indéfinies. Ce film en décline quelques-unes. Quant aux hommes, ils n’en peuvent mais.
© Photo(s) : Françoise de Felice