Sarah Camous-Marquis

On ne cache rien aux machines : questions les plus intimes, cycles de sommeil, photos, enregistrements, etc. Toute sa vie traduite en datas, collectées par les applications de son smartphone ; Delphine de Vigan en fait le sujet de son dernier livre, Je suis Romane Monnier. « Cet objet […] contient une vie. Il recèle le […] plus exposé et le plus intime ». Juste avant de disparaître, Romane laisse son téléphone à Thomas. Il y trouve plus que dans aucun tiroir ou grenier : « Cet objet est le lieu de la connexion et du secret [1] ».

Le nouveau maître

Les outils numériques changent les modes de jouir et vont ainsi de pair avec l’homme transparent. Les professionnels suivent des protocoles et tracent tout ce qu’ils font dans des logiciels. Les patients sont sous la surveillance croissante de multiples objets connectés, donnent leurs datas aux applications de « santé mentale », leurs données neurobiologiques à FondaMental – avec leur « consentement ».

Le téléphone donne « l’illusion de tenir le monde entre ses mains [2] ». Baguette magique avec laquelle le sujet moderne se fait nouveau maître de lui-même. Aucun secret. Tout le savoir dans la poche, sans reste. Mais, dès lors qu’on ne peut plus se passer de ces objets, et qu’on en suit les instructions, qui commande ? À force de s’y faire docile et d’y livrer ses secrets – qui n’en sont plus –, les sujets contemporains sont en passe de faire des algorithmes leurs nouveaux dictateurs invisibles.

L’homme honnête

Si le secret semble s’évaporer sous la domination du chiffre, quel sacrifice est fait à l’autel de ce nouveau dieu ? L’homme moderne n’a rien à cacher, autrement dit, il est honnête. « L’honnête est évidemment celui qui a déjà renoncé à l’honneur, à son blason, qui voudrait que la honte n’existât point [3] », nous dit Jacques-Alain Miller. Le sujet se coupe de l’aliénation au langage qui le constitue, il renonce au je suis le plus singulier. Or, le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant. Le sujet n’est jamais que représenté par un signifiant-maître. Mais pour « le faire recracher au sujet, il faut d’abord qu’il en ait été marqué [4] ». La psychanalyse situe l’honneur dans cette marque, qui fait que la vie vaut, sans laquelle surgit la « honte de vivre [5] ».

L’a-transparence

En effet, le cogito cartésien a rendu le sujet autodéterminé, « transparent à lui-même [6] » et il ne reste plus au sujet moderne que l’impératif de jouir, et le chiffrage sans fin. La transparence est le nom du sujet de la science, sans corps, sans histoire, sans inconscient, ni division. Elle implique de retirer de l’équation la jouissance et le malentendu. Le secret, lui, relève toujours de l’effet du signifiant sur le corps, impossible à dire. Le sujet contemporain se voue à tout traduire en langage numérisable, mais dans cette multitude de traces, il perd la seule qui vaille. Celle qui le constitue comme corps parlant et jouissant. Celle qui pourrait lui permettre de cerner la part réellement secrète et opaque – l’a-transparence – qui le commande à son insu.

[1] De Vigan D., Je suis Romane Monnier, Paris, Gallimard, 2026, p. 41.
[2] Ibid., p. 329.
[3] Miller J.-A., « Note sur la honte », La Cause freudienne, n° 54, juin 2003, p. 18.
[4] Ibid., p. 14.
[5] Ibid., p. 18.
[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Donc », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 8 juin 1994, inédit.

Photo : copyright Céline Danloy