Maxime Annequin
Philip K. Dick est, sans conteste, l’un des plus grands écrivains de science-fiction du XXe siècle. Il suffit, pour s’en convaincre, de constater combien le cinéma continue de piocher son inspiration [1] parmi ses écrits. Par ailleurs, ses récits ne sont plus de simples fictions. En effet, dès les années 1970, Dick souligne combien le monde se confond progressivement avec sa science-fiction : « Tout se passe comme si je vivais de plus en plus dans mes propres romans. […] Suis-je en train de perdre le contact avec la réalité ? Ou bien est-ce en fait la réalité qui glisse progressivement vers une ambiance dickienne ? [2] ». Notre époque ne déroge pas à ce constat : nombre de ses inventions technologiques romanesques se sont depuis vues réalisées, telles la pratique de PredPol développée dans sa nouvelle Minority Report.
Pour autant, l’intérêt de l’œuvre de Dick se réduit-il aux concepts technologiques qu’elle invente ? Loin s’en faut.
La valeur de semblant du secret
L’écriture pour Dick a pour fonction primordiale de faire consister la dimension du secret. En réponse à des phénomènes variés auxquels il est confronté, Dick forgera peu à peu l’idée selon laquelle la réalité n’est qu’un leurre. Cette intuition latente prendra le poids de la certitude à la faveur d’une expérience profondément marquante : « j’ai su que le monde autour de moi était en carton-pâte, factice [3] ». Dès lors, ce dont souffre Dick, en effet, c’est bien des conséquences d’une réalité par trop transparente, en ce qu’il n’en perçoit que la dimension de tromperie. Il « expérimente, trop sans doute, la structure d’inexistence de ce qui constitue la réalité proprement humaine, faite d’artifices, de conventions, d’usages, d’institutions […] bref de semblants [4] ».
Pour lui, c’est certain, derrière la façade en carton qu’on appelle la réalité commune, s’en cache une autre, secrète, dont il cherchera sa vie durant à percer la véritable nature. En faisant d’une perplexité intime un secret universel par l’entremise de la fiction, Dick « semblantifie [5] » ce qui le traverse, et se défend ainsi de l’inquiétante transparence de la réalité. Ce faisant, il nous rappelle la valeur du secret, qui tient moins à l’utilité de son contenu, qu’à sa valeur opacifiante : « Mes textes […] servent d’antidote, loin d’intoxiquer, ils désintoxiquent, au contraire [6] ».
Le pouvoir de la fiction sur la réalité
Et parmi les nombreux antidotes que nous offre Dick, un en particulier, attire aujourd’hui notre attention : Le Maître du Haut château – publié en 1962 – décrit des États-Unis que se sont divisés l’Allemagne nazie et le Japon après leur victoire lors de la Seconde Guerre mondiale. Dans des USA nazis, le roman d’un écrivain fictif – Hawthorne Abendsen – y circule en secret : intitulé La sauterelle pèse lourd, il décrirait un monde dans lequel les Alliés ont remporté la guerre, ce qui en fait un roman subversif aux yeux des autorités fascistes. Ainsi, l’ouvrage secret, par la simple évocation d’une réalité alternative, suffit à menacer le régime en place, soulignant du même coup le pouvoir de la fiction sur la réalité. Ce roman fictif ne décrit pas non plus la réalité du lecteur qui n’est donc pas simplement en miroir : le récit se clôt en laissant en suspens la question de l’authentique réalité en même temps qu’elle ouvre pour le lecteur la possibilité que la sienne propre ne soit qu’une fiction de plus.
Dès lors, Dick nous enseigne combien l’idéal de transparence de notre époque suppose l’existence d’un réel objectivable, ce que l’expérience analytique dément.
[1] Blade Runner, Paycheck, The Truman Show, Total Recall, Passengers, Eternal Sunshine of the Spotless Mind, pour ne citer que les plus connus.
[2] Dick P. K., L’Exégèse de Philip K. Dick, vol. 1, Paris, J’ai lu, 2016, p. 66.
[3] Ibid., p. 233.
[4] Zenoni A., « Penser la schizophrénie aujourd’hui », Cahiers de psychologie clinique, n°21, 2003, p. 67, disponible sur internet.
[5] Miller J.-A., « Clinique ironique », La Cause freudienne, n°23, février 1993, p. 10.
[6] Dick P. K., cité par L. Sutin, in Invasions divines : Philip K. Dick, une vie, Paris, Denoël, 1995, p. 215.
© Photo(s) : Thierry de Gueyer