Marjolaine Mollé

L’œuvre de Gerhard Richter, artiste allemand majeur du XXIe, est multiple : peintures, images numériques, sculptures, dessins au crayon, etc., mais le fil de son travail s’oriente d’une recherche sur la question de la représentation. Son but est de « donner une image du monde [1] ». Il utilise pour cela un procédé artistique entre figuration et abstraction, entre flou et effacement, qui maintient un voile, sur la représentation. Alors en quoi la démarche singulière de Richter nous enseigne-t-elle sur l’irreprésentable ?

L’impossible de la représentation

Jacques-Alain Miller indique que « le secret de l’image tel que Lacan le découvre dans son analyse de la pulsion scopique, […], c’est la castration [2] ». C’est en cela qu’il n’y a pas de représentation possible dans le champ scopique, du fait du trou dans l’image. En effet, la schize entre l’œil et le regard, effet de la castration et de la division subjective, amène à considérer l’irreprésentable.

Dans le Séminaire XIII, L’Objet de la psychanalyse, Lacan avance, à partir de sa lecture des Ménines de Vélasquez, que « le tableau n’est que le représentant de la représentation [3] ». Il précise que « [la] représentation comme telle, le monde comme représentation, le sujet transparent à lui-même comme support de ce monde qui se représente – voilà justement la conception classique sur quoi l’expérience de la pulsion scopique nous demande de revenir [4] ». Comment le travail de l’artiste interprète-t-il cette question et lui permet-il de composer avec cet impossible ?

Flou pictural

Richter ne peint pas ce qu’il voit, mais toujours à partir d’une photographie. Les peintures réalistes signent donc son style singulier, marqué par le flou qu’il produit dans un geste d’effacement. En appliquant, sur la peinture encore humide, un coup de pinceau, l’artiste floute les contours de l’image et lui donne un aspect énigmatique, étrangement familier. « La dominante de ses tableaux, commente Pierre Naveau, est une sorte de brume qui irréalise la réalité, qui donne au réel une valeur de “semblant”. [5] »

En lien avec son histoire et celle de la seconde guerre, Richter s’est questionné sur la possibilité de représenter la Shoah. « C’est précisément parce que la mort ne peut pas se regarder en face que sa représentation a si souvent tenté les artistes [6] », souligne J.-A. Miller.

L’œuvre Birkenau, créée en 2014, constitue l’aboutissement de sa recherche. Elle se compose de quatre tableaux, peints à partir de photographies clandestines de prisonniers du camp d’Auschwitz-Birkenau, recouvertes de peinture. Quatre miroirs teintés de gris font face aux tableaux et capturent le spectateur dans l’œuvre elle-même.

Ainsi, l’artiste voile, en même temps qu’il donne à voir, ces deux mouvements étant l’envers l’un de l’autre dans le champ topologique du regard. Entre représentation et effacement, il rend visible l’indicible, et fait avec l’irreprésentable.

[1] Richter G., cité par S. Pagé, in « Préface », Gerhard Richter, Fondation Louis Vuitton, 2025, p. 11.
[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Silet », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 14 juin 1995, inédit.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2026, p. 336.
[4] Ibid., p. 338.
[5] Naveau P., « Londres, Tate Modern, Gerhard Richter : Panorama », Lacan Quotidien, n° 120, 3 janvier 2012, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).
[6] Miller J.-A., L’Os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 17.

© Photo(s) : Jana Büttner