Enfant, Françoise de Felice s’intéresse à la peinture et elle se rappelle avoir toujours eu un crayon à la main. Elle commence sa carrière en peignant des paysages, dans un style impressionniste. Puis, se révèle à elle la nécessité de peindre ses pensées, ses rêves, dans une démarche introspective. Elle s’y consacre entièrement.

De ses œuvres, Françoise de Felice nous dit : « Je suis une chercheuse d’âmes, c’est pourquoi les regards ont tant d’importance dans mes toiles. » Ses tableaux sont principalement composés de portraits de femmes, où grande est la part de mystère, de fragilité, mais aussi de défi et de gravité. Les personnages des tableaux évoluent dans des décors d’une douceur raffinée où les couleurs se mêlent, puis se fondent, pour s’approcher de la transparence. De cette atmosphère épurée émergent des visages aux lèvres charnues et au regard perçant. Le spectateur est happé. Ces visages nous regardent avec distance, et même froideur. Le spectateur est surpris en train de les regarder, surpris à découvrir leur intimité, à tenter de percer le mystère. La transparence, ici, est un leurre et ouvre sur un mode infiniment complexe, aussi sombre que lumineux.

Françoise de Felice, qui expose actuellement à la Galerie Calderone de Dinard, a accepté, avec gentillesse et enthousiasme, de répondre à nos questions.

Nathalie Marion et Marjolaine Mollé

 

Votre style unique, onirique, vaporeux et poétique est reconnaissable entre tous. Vous dites que tout est parti d’une contingence, d’une simple coulure sur une toile, qui a ouvert un nouveau champ de possible. Pouvez-vous nous en parler ?

Françoise de Felice — Pendant longtemps, j’ai peint dans un esprit impressionniste – les rues de Paris, cette lumière-là. Puis est venue une crise, le besoin de tout reprendre et de me créer un langage propre. Cela s’est fait de façon presque instinctive : les premières coulures sont apparues en Sicile, et c’est là, je crois, que mon style a véritablement pris forme. J’ai commencé à peindre mes rêves, ceux que j’avais réellement vécus, et j’ai affiné cette approche pendant des années, notamment le travail de la texture, qui reste aujourd’hui essentiel à ma peinture.

Vos tableaux sont empreints d’un monde féminin, de figures féminines, assorties d’objets : animaux, natures mortes, ombrelles, etc. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce choix ?

Françoise de Felice — Les animaux, c’est une histoire d’amour : j’aime les croiser, les observer, et les peindre. Je me fais plaisir en peignant de beaux objets. Notamment des bijoux, certaines perles et certains diamants sont un peu comme des yeux. Quant aux femmes, je me suis intéressée au départ à l’adolescence: j’avais des comptes à régler avec cette période de ma vie, et le besoin de m’y retrouver est resté depuis. C’est peut-être un choix, oui, mais avant tout, c’est mon histoire.

Quelque chose transparaît du mystère dans vos toiles, seriez-vous d’accord avec Freud qui parle de l’énigme du féminin et qui s’interroge sur ce que veut la femme ?

Françoise de Felice — Je ne crois pas qu’il y ait une énigme au sens où Freud l’entend – le mystère tient simplement au fait que l’humain garde toujours une part d’ombre. Dans le regard de mes figures féminines, il y a effectivement un non-dit. Ces femmes qui ne font rien sont statiques, saisies dans un rêve, comme un arrêt sur image. L’énigme vient de là – on ignore ce qui précède et ce qui va arriver. C’est aussi valable pour une femme que pour un homme.

Il ressort de certains de vos tableaux une forme de dualité : les figures féminines semblent à la fois délicates et puissantes, éthérées et inquiétantes, derrière la beauté se révèle une certaine noirceur. Que pourriez-vous nous en dire ?

Françoise de Felice — Je pense que nous sommes tous faits d’ombre et de lumière – nous luttons tous contre nos propres démons. Comme je peins sans réfléchir, sans chercher à intellectualiser mon travail, je ne peux pas en donner une analyse exacte. Ce qui me fait avancer, avant tout, c’est la couleur : c’est elle que je travaille, avec la lumière, et c’est elle qui conduit la toile.

De vos œuvres se dégage un côté mystérieux, énigmatique et complexe. Le contraste entre transparence et opacité, traits définis et flous crée un aspect mélancolique et suranné qui confine au secret. Diriez-vous que l’inconscient et le rêve transparaissent dans vos toiles ?

Françoise de Felice — Oui, c’est la base même de mon art. Mes sources viennent souvent de films qui m’ont marquée, parfois choquée. Cela peut paraître doux au premier regard. Mes tableaux ont une âme, ils sont habités – ce n’est pas de la décoration. Ces personnages peuvent avoir un lien de parenté ou un rapport affectif. Chacun est libre d’interpréter ce regard comme il l’entend.

 

© Photo(s) : Françoise de Felice