Anne-Élisabeth Labenne
Dans notre ère numérique, la transparence est souvent une injonction de visibilité totale. Cela laisse supposer que tout est accessible, dans une temporalité immédiate. Or, l’étymologie peut ouvrir à de nouvelles perspectives : transparence vient du latin transparens, composé de trans (à travers, au-delà) et de parere (paraître, apparaître). En suivant Lacan sur le temps logique [1], la transparence pourrait-elle être distinguée d’un dévoilement sauvage, sans le temps pour comprendre ni le moment de conclure ?
Pour Niki de Saint Phalle, il s’est écoulé plus de cinquante ans entre l’inceste et la publication de Mon Secret [2].
L’instant du silence
L’inceste plonge Niki de Saint Phalle dans « la honte, le plaisir, l’angoisse et la peur [3] ». Suite à ce réel et à la façon dont il a affecté le corps, apparaît un temps d’« exclusion logique [4] », qu’aperçoit le sujet de sa position dans le monde. Pour elle, c’est l’instant du silence qui « sauvait mais en même temps il était désastreux car il [l]’isolait tragiquement du monde des adultes [5] ». Ce silence la faisait taire.
Le temps pour créer
À 22 ans, Niki est hospitalisée en psychiatrie et y découvre les arts plastiques. Débute alors une création acharnée où l’art sert de bricolage. Parmi ses œuvres, le film Daddy, dans lequel elle malmène imaginairement son père, fait scandale. « Seule ma mère, quelques rares critiques et Jacques Lacan prirent ma défense. [6) » Ce laps [7] transforme le silence en une construction artistique qui fait lien, où elle trouve à se faire reconnaître dans le monde.
Le moment d’une écriture
La parution de Mon Secret a lieu dans une hâte : à 64 ans, sa santé décline. Son œuvre monumentale, façonnée contre les effets d’un père jouisseur [8], permet enfin de nommer l’innommable. « Je n’ai pas le droit de me taire. C’est ma vérité, et je dois la jeter à la figure du monde pour être enfin libre. [9] » Elle parvient à dire le crime via l’écriture nouée à l’imaginaire, car cette lettre – qui est manuscrite – est aussi très graphique.
Là où l’injonction moderne est de « tout dire » de façon immédiate, l’écriture du secret a une logique singulière. Le temps qu’il faut [10] est celui dont le sujet a besoin pour « civiliser [11] » le réel auquel il a affaire. Niki de Saint Phalle n’a pas « caché » son secret ; elle l’a modelé à travers la matière (le plâtre, la peinture, le polyester). Nous proposons que son art lui a permis de nouer les trois registres RSI de façon sinthomatique, permettant ensuite l’écriture.
La lettre donne à son œuvre un effet de trans-parens, ici un « au-delà » de ce qui paraît.
[1] Cf. Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée. Un nouveau sophisme », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 197-213.
[2] Saint Phalle (de) N., Mon secret, Paris, des femmes-Antoinette Fouque & Le Rayon blanc, 2023.
[3] Ibid.
[4] Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », op. cit., p. 204.
[5] Saint Phalle (de) N., Mon secret, op. cit.
[6] Ibid.
[7] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 3 et 10 mai 2000, inédit.
[8] Cf. Vinciguerra R.-P., « Inceste dans la famille », Les Podcasts de Pipol 12, 16 avril 2025, disponible sur internet.
[9] Saint Phalle (de) N., Mon secret, op. cit.
[10] Cf. La Cause du désir, n°115, décembre 2023.
[11] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », op. cit.
© Photo(s) : Françoise de Felice