Alexandre Gouthière
La transparence est aujourd’hui un maître mot : « être transparent », faire les choses « avec transparence », etc. Ce serait le geste de l’honnête, qui abat son jeu pour dévoiler ses cartes et assurer l’autre qu’il ne le trompe pas. Les professionnels dans les institutions doivent s’y soumettre et les décideurs eux-mêmes y sont contraints. En témoigne l’obligation de déclaration de patrimoine et d’intérêts imposée aux membres du gouvernement, sous la houlette, depuis 2013, de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie publique, créée après l’affaire Cahuzac.
Cette exigence, qui s’avance sous le masque des bons sentiments, d’où provient-elle ?
Le ressort de la transparence
Remarquons d’abord que c’est sur le fondement d’un Autre trompeur que l’impératif de transparence fait la loi. Il prétend à la « lisibilité » de cet Autre et de son désir, pour réduire ce que celui-ci comporte toujours d’opaque. Le point aveugle de l’affaire est que ce qui nous trompe chez l’Autre tient autant à cette opacité, qu’à celle, pour chacun, de son désir propre.
En outre, la demande de transparence est-elle vraiment la conséquence des abus qui l’ont précédée, comme on le dit souvent ? Ne procède-t-elle pas plutôt d’un mouvement issu du bouleversement produit dans nos vies par les avancées techno-scientifiques du XXIe siècle, et que Marck Zuckerberg annonçait fièrement en 2010 : la vie privée n’est plus une norme sociale [1].
Si cette saillie avait à l’époque heurté l’opinion, il semble bien que quelque chose de cet ordre ait « chemin[é] […] dans les profondeurs du goût [2] », pour en venir aujourd’hui à ce que la transparence gouverne le lien social, dans le champ institutionnel et politique tout au moins. Derrière le discours de la probité, c’est une volonté de jouissance qui préside à cette exigence, un commandement du surmoi plongeant ses racines dans la pulsion scopique, au sein d’un monde se dirigeant chaque jour un peu plus vers le panoptisme.
Le secret d’une analyse
Dans une telle logique, le secret devient suspect. Il est d’emblée coupable d’infraction à cet univers discursif. Mais c’est aussi par-là que, comme nous l’indique Jacques-Alain Miller, « le droit au secret est ce qui nous reste, sans doute de plus précieux, […] alors que les tambours battent partout : transparence ! Dossiers, renseignements, informatisation, etc. [3] ».
Et peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles la psychanalyse est aussi agalmatique que violemment attaquée, car le droit au secret est la condition même de son expérience. À l’heure du chiffrage de la vie privée en un amoncellement de données que l’on exploite sur le marché des savoirs [4], elle est aujourd’hui un des derniers bastions du secret.
Pour autant, les secrets qui se révèlent dans une analyse sont-ils de même nature ? S’agit-il de secrets de l’ordre seulement de ce que l’on cache et de ce que l’on avoue ? Ces secrets-là, s’ils font partie de l’expérience analytique, n’y ont pas beaucoup de valeur. Il est un secret que l’analyse renferme et qui relève d’autre chose. C’est un secret de l’ordre de ce qui ne sera jamais transparent : la révélation pour le sujet d’un point de singularité absolue, qui tient à sa manière propre de faire avec la jouissance.
[1] Cf. Johnson B., « Privacy no longer a social norm, says Facebook founder », The guardian, 11 janvier 2010, disponible sur internet.
[2] Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 765.
[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Pièces détachées », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 26 janvier 2005, inédit.
[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 40.
© Photo(s) : Françoise Pétrovitch