Corinne Perrot

Aujourd’hui, à l’époque des technosciences, le cryptage s’est généralisé. Les applications de messagerie codent les communications au nom de la confidentialité des échanges, se disputant leur clientèle sur la base de ce critère.

Claude et la protection des données

On se souvient du bras de fer entre certaines agences gouvernementales étasuniennes et Apple, société qui a bâti une partie de sa réputation sur la garantie de protection des données de ses utilisateurs. Le gouvernement américain a fini par faire céder la firme à la pomme, qui a accepté d’ouvrir l’accès à certaines informations contenues dans l’iPhone d’un suspect dans une affaire de terrorisme [1].

En février dernier, c’est Anthropic, entreprise américaine d’Intelligence Artificielle, via son chatbot « Claude », qui a fait les frais de ce débat : d’un côté, le Pentagone exigeant la transparence des citoyens ; de l’autre, Anthropic arguant de la protection des échanges entre les utilisateurs et son chatbot. L’entreprise, ayant refusé d’ouvrir les entrailles de son algorithme, a perdu tous ses contrats avec le gouvernement américain. Le patron d’Anthropic motivait son refus par des considérations éthiques : la surveillance de masse de toute la population ainsi que la possibilité de laisser l’IA piloter des armes létales sans supervision humaine [2].

Ce débat pose la question suivante : dans un monde devenu omnivoyeur [3], qu’en est-il du savoir et du secret, pour chacun ?

Ce que veut le maître

Le secret que poursuit le maître d’aujourd’hui relève de ce que les sujets pensent, écrivent, ce dont ils souffrent aussi bien, comme cherchent à le découvrir certains organismes de recherche en neurosciences. Il s’agit de percer le mystère de l’âme humaine grâce aux machines d’imagerie médicale, aux questionnaires, à la surveillance des échanges sur internet. Non content de couvrir l’espace public de caméras afin de tout voir, le maître énonce sa volonté de « transparence » équivalent à l’assertion : « Je veux tout savoir. » Ce savoir relève de ce que chaque sujet peut penser en son for intérieur, comme on dit. C’est un savoir conscient ; ou encore, c’est un savoir que recèle le corps et que la médecine interprète comme signe d’une maladie.

Le savoir insu

Pour la psychanalyse, le plus secret de chaque un est insu par nature. Ce secret ne relève pas de l’intime, du savoir conscient. La nouvelle psychiatrie de précision aura beau sonder le cerveau, le cœur, les reins et les intestins, elle n’en reviendra pas moins bredouille de ses investigations imaginaires, puisque ce secret au cœur et à la fois étranger au parlêtre, est inaccessible aux instruments de mesure, aussi sophistiqués soient-ils. C’est pourquoi, à la différence du secret, qui relève de l’intime, ce réel-là, Lacan l’a nommé extime : « ce que nous décrivons comme ce lieu central, cette extériorité intime, cette extimité, qui est la Chose [4] ». Il précise : « La science, ni la religion ne sont de nature à [la] sauver, ou à nous la donner, pour autant que le cercle enchanté qui nous sépare d’elle est posé par notre rapport au signifiant [5] ».

Ce secret-là, cette Chose, extime, insue du parlêtre lui-même, c’est le chemin d’une analyse qui peut permettre de le cerner au plus près.

[1] Cf. El Hadj K., « Terrorisme : chronologie du bras de fer entre Apple et le FBI », Le Monde, 25 février 2016, disponible sur internet.
[2] Cf. Leparmentier A., « Anthropic bloque l’utilisation de son IA par le Pentagone pour la “surveillance intérieure de masse” et les “armes complètement autonomes” », Le Monde, 27 février 2026, disponible sur internet.
[3] Cf. Wajcman G., L’Œil absolu, Paris, Denoël, 2010.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 167.
[5] Ibid., p. 160-161.

© Photo(s) : Françoise Pétrovitch