Caroline Doucet
Chacun sait que toute vérité n’est pas bonne à dire. Les semblants ont une fonction essentielle dans les relations entre les parlêtres. Avec les semblants, il ne s’agit pas de mentir, mais d’user du symbolique et de l’imaginaire dans l’abord de la vérité qui ne peut que se mi-dire.
L’ombre de la relation entre les sexes
Les semblants masquent l’inexistence du rapport sexuel. Ainsi, après avoir recherché les diverses causes des difficultés conjugales, Balzac montre que le mariage débouche inéluctablement sur le réel de la relation entre les sexes [1]. Inscrite au mieux dans le registre de la comédie, la relation entre les sexes « comporte, de façon essentielle, une part d’ombre [2]».
Si le réel du sexe demeure indicible, il en est de même des pensées, des rêves et des fantasmes gardés secrets par chacun des partenaires. C’est pourquoi, toute vie conjugale repose sur ce qui se dit et ce qui ne se dit pas. Concernant l’amour et le sexe, chaque parlêtre a sa part d’ombre, dont le secret participe du désir et de la paix du ménage.
Le secret révélé
Cela étant, l’opinion publique est à la mise en lumière de la vie privée. L’impératif de tout dire et de transparence s’oppose à l’intimité nécessaire à la vie subjective. Car si certaines révélations sont un enjeu de survie face au silence assassin [3], d’autres privent le sujet de l’apparat qui soutient son être. Les semblants, comme signifiants imaginaires, participent de la tenue du sujet dans la vie, de son nouage sinthomatique. Les semblants voilent le réel pulsionnel de chacun, sa part sombre, son mystère, parfois ignoré de lui-même.
Après avoir annoncé sa maladie mentale [4] au grand jour, Nicolas Demorand se demande, à juste titre, si le secret de sa maladie ne faisait pas partie de l’exosquelette, qui le tenait dans la vie [5]. Dépourvu de l’image aimable, idéale, qui soutenait sa vie sociale, ses révélations l’ont fragilisé. Un autre point de vérité lui apparaît à présent : son témoignage serait utile à ceux qui souffrent comme lui. Certes, l’on peut considérer qu’il participe de la dépathologisation de la maladie mentale, mais d’autres modalités de dire auraient pu la servir tout autant.
Le calcul de la vérité
Un certain discernement est nécessaire quant au témoignage public. La révélation a des conséquences, sur les autres et sur soi-même. Certes, une analyse vise aussi « la mise au jour d’éléments cachés dans la vie psychique [6] ». Mais le savoir construit, dans l’intimité de l’expérience analytique, tient compte de la vérité menteuse et du hors sens irréductible des restes de jouissance. Dès lors, si l’analyse vise à dissiper le plus loin possible l’ombre de la jouissance, elle s’attache néanmoins à ce que les semblants remplissent toujours leur fonction d’appui dans le lien social.
C’est pourquoi le témoignage de passe, même public, fondé sur l’impossible à dire, maintient l’écart entre celui qui parle et le savoir produit à destination de l’École et de l’AMP.
[1] Cf. Balzac H. de., Physiologie du mariage, Paris, Folio classique, 2009.
[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. De la nature des semblants », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 5 février 1992, inédit.
[3] Cf. Flament F., La consolation, Paris, Le livre de poche, 2017, p. 247 ou Lange A., Acquittée, « Je l’ai tué pour ne pas mourir », Paris, J’ai lu, 2013.
[4] Cf. Demorand N., Intérieur nuit, Paris, Les Arènes, 2025.
[5] Cf. Demorand N., « Si besoin », France Inter, 15 juin 2026, podcast disponible sur Radio France.
[6] Freud S., « L’établissement des faits par voie diagnostique et la psychanalyse », L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 25.
© Photo(s) : Françoise Pétrovitch