Adeline Suanez
La question du secret peut se poser par son envers, il peut être question de révélation. Impossible à dire, ou impossible à révéler, la question du secret se pare de nuances en fonction des sujets. Le pousse-à-la-transparence, version de la parole qui se libère, dessine en creux l’idée d’une parole qui pourrait toujours se dire. Pourtant, en lui-même, le langage sécrète un réel impossible à nommer, indique Lacan [1].
Le secret de l’enfance
Le secret a partie liée avec l’enfance. Constituant la solidité d’un lien, le secret teinte les amitiés, les connivences, il se chuchote en récré ou sort au grand jour provoquant son lot d’affects. « L’enfant s’aperçoit à un moment donné que ces adultes qui sont censés connaître toutes ses pensées, eh bien, ils ne les connaissent pas [2] ». S’ouvre là une zone opaque à l’Autre : l’enfant découvre la possibilité du secret de ses pensées. L’Autre, s’il ne sait pas tout, peut être trompé, dupé, dès lors tricheries et petits mensonges sont signes d’un Autre barré, qui perd de sa toute-puissance. Mais également, l’enfant en faisant l’expérience de cette opacité à l’Autre découvre l’opacité de l’Autre, celle du langage lui-même. Ainsi, se constitue pour lui, une zone intime, la zone de ce qui ne peut se dire et la dimension de l’inconscient. Le secret se révèle donc comme fonction au principe même de la subjectivité.
« Ça ne te regarde pas »
La rencontre avec Sarah se fait sous l’égide d’un nécessaire « espace de parole » où elle puisse « confier » son histoire douloureuse. Mais Sarah, elle, refuse et vient pour ne rien dire. Mes questions sont aussitôt refermées : « Ça ne te regarde pas », lance-t-elle. Sarah tisse un lien de transfert : un lien de parole fait de dires et d’impossible à dire. Ne vient-elle pas constituer en ce lieu, une opacité qui la protège du réel rencontré dans son histoire ? Au bout de quelques mois, lors d’un scénario qu’elle invente, je tente : « Cela me fait penser à ton histoire. » « Je n’aime pas trop parler de ça », rétorque-t-elle. Mon silence sera fendu par un ajout : « J’ai dit je n’aime pas trop parler de ça, on peut en parler un peu. » Pour Sarah, constituer la zone de ce qui ne peut se dire, permet qu’elle s’ouvre un peu. Sarah nous enseigne sur le fait que tout ne peut pas se dire, au risque du trop, pas sans conséquences subjectives. Ainsi, ce qui ne se dit pas se constitue comme une perte : tout ne peut pas se dire, s’expliquer, ou se résoudre. Reste alors un trou, sur lequel prendre appui. Cet objet perdu, cette zone opaque que le langage porte en lui est la condition même de la prise de parole. Cette zone opaque, « au bord même du plus grand secret [3] », constituée en séance avec Sarah, relève de l’éthique propre au discours de la psychanalyse. Créer les conditions d’une parole en passe par la constitution d’une zone de non-dit.
[1] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien, 2013, p. 35.
[2] Ibid., p. 97.
[3] Ibid., p. 109.