Année 2023 – 2024 – Pôle de Rennes

« La véritable formule de l’athéisme, c’est que Dieu est Inconscient ».

Jacques Lacan, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse

 

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Argument

La religion est une illusion, dit Freud. Il la distingue d’une simple erreur (comme se tromper de route), en choisissant l’exemple de Christophe Colomb qui a cru découvrir une nouvelle voie maritime vers les Indes : « La part que prend son souhait à cette erreur, dit Freud, est très nette »[1]. La croyance peut être nommée illusion, note-t-il, quand « l’accomplissement de souhait vient au premier plan », au mépris de la réalité effective : « tout comme l’illusion elle-même renonce à être accréditée »[2]. La croyance relève du souhait, du vœu pieux, plutôt que du principe de réalité.

Freud pose la thèse que la religion s’est édifiée à partir du meurtre du père et du sentiment de culpabilité, issu du « retour de l’amour après l’acte accompli »[3] – thèse bien connue de Totem et Tabou qu’il rappelle à diverses occasions, en mettant singulièrement l’accent sur la religion chrétienne. Celle-ci contient de nombreuses allusions à cette origine, le sacrifice du fils pour expier le parricide : « Et puisque le péché originel était une faute commise contre Dieu le Père, ajoute Freud, l’image conservée par le souvenir a été érigée plus tard en une divinité »[4]. Les commandements chrétiens, l’interdiction de tuer et l’amour du prochain en découlent : « Au père mort succède le symbole, le totem, dit Serge Cottet, ce Nom-du-Père autour duquel se réalise l’alliance des fils »[5]. Disons que le meurtre refoulé du père constitue déjà chez Freud les premiers signes que Dieu est inconscient.

Au-delà de l’aspect mythique, il décèle les traces de l’origine de la religion dans l’expérience analytique elle-même. Il y a des ressemblances frappantes entre les actions compulsionnelles du névrosé, particulièrement chez l’obsessionnel, et les rites religieux. Freud les rapproche en observant que la névrose obsessionnelle est comme « la caricature mi-comique mi-tragique d’une religion privée ». En le démontrant à l’aide d’exemples cliniques où le cérémonial névrotique est empreint de scrupulosité, d’interdictions, d’empêchements, de remords anxieux, etc., Freud affirme que « la religion serait la névrose obsessionnelle universelle de l’humanité »[6] ; la contrainte et le renoncement aux pulsions, leurs traits communs. Comparaison peut être faite avec les rapports de l’enfant à son père qui découlent du complexe d’Œdipe.

Jacques-Alain Miller signale cependant que Freud ne réduit pas la religion au cérémonial. Dans son cours « Un effort de poésie »[7], il invite à lire le court texte : « Un événement de la vie religieuse »[8], qui montre que la religion est interprétable, et relève de l’inconscient. Si la religion s’interprète avec le complexe d’Œdipe, il serait possible pour la psychanalyse d’en démontrer le caractère trompeur, de se déprendre de l’illusion religieuse comme on pourrait sortir de l’Œdipe, une fois celui-ci analysé.

Or, J.-A. Miller soulève un paradoxe : la « perspective explicite [de Freud] est celle d’une extinction de la religion […], cette prophétie ne laisse que d’autant plus en évidence que ce qui ne s’effacera pas pour Freud, c’est le père. L’avenir d’une illusion est fait pour dire : le Père n’est pas une illusion, n’est pas un semblant – pour donner à cette illusion son terme lacanien »[9]. En pensant trouver la formule de l’athéisme, Freud maintient la croyance au Père. Serge Cottet ajoute que « Freud sauve la religion […] en la consacrant comme névrose universelle »[10].

Lacan renverse la perspective freudienne de manière frappante : « la véritable formule n’est pas que Dieu est mort – même en fondant l’origine de la fonction du père sur son meurtre, Freud protège le père – la véritable formule de l’athéisme, c’est que Dieu est inconscient »[11].

Lorsque nous avons étudié la catégorie du semblant l’année dernière à l’ACF, nous avons pu voir que Lacan épingle le Nom-du-Père comme étant un semblant. Le noyau de la croyance est inconscient, il relève du « fantasme du tout-puissant »[12], c’est « le Dieu à quoi tout le monde croit sans y croire, […] cet œil universel posé sur toutes nos actions »[13].

Lacan situe l’athéisme comme un enjeu dans la formation du psychanalyste, en distinguant l’athéisme combatif – qui affirme ne servir nul dieu mais ce faisant le fait consister – de l’athéisme véritable qui, au terme d’une « ascèse psychanalytique »[14] parviendrait à éliminer la croyance dans un Autre tout-puissant. À la fin de son enseignement, il en viendra à énoncer que Dieu est dire : « aussi longtemps que se dira quelque chose, l’hypothèse Dieu sera là »[15]. Si la croyance relève du langage lui-même, qu’en est-il alors de la possibilité d’être véritablement athée ? N’est-ce pas pour cela que, loin de parier, comme Freud, sur la réduction de la part de croyance dans la culture, Lacan annonce l’extension du domaine de la religion ?

Nous sommes en effet obligés de constater encore et encore – et aujourd’hui de manière toujours plus tragique – que « Si le monde va comme il va, c’est en raison de la puissance de Dieu, qui s’exerce à la fois dans tous les sens. »[16] La religion est « increvable », et face aux bouleversements engendrés par la science, elle trouve une nouvelle vitalité dans son « effort de noyer le réel par le sens »[17].

D’un côté, la religion « apaise les cœurs », produit de l’illusion, suscite de l’espoir : « la religion est faite, dit Lacan, pour guérir les hommes, qu’ils ne s’aperçoivent pas de ce qui ne va pas »[18]. D’un autre côté, il souligne, en évoquant « l’offrande à des dieux obscurs d’un objet de sacrifice »[19], ce que la croyance peut comporter de pire.

La psychanalyse, quant à elle, s’occupe du réel, de ce qui ne tourne pas rond, ce qui fait d’elle un symptôme. J.-A. Miller propose une distinction entre le narcotique religieux et le réveil psychanalytique, qui est de l’ordre du réel. Là où la science produit « un réel nouveau […] qui n’a plus rien à voir avec la nature », là où la religion endort le sujet ou déchaîne sa haine, il s’agit que l’analyste s’avance en se faisant « berger du réel »[20].

Nous emprunterons cette voie lors des soirées d’étude de l’ACF. Trois invitées, psychanalystes membres de l’ECF, proposeront des conférences sur le thème de l’année.

 

Benoît Delarue

Pour le bureau du pôle de Rennes de l’ACF en VLB

 

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[1] Freud S., L’Avenir d’une illusion, Paris, PUF, 1995, p. 31.

[2] Ibid., p. 32.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 207.

[4] Freud S., « Notre attitude à l’égard de la mort », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1967, p. 258.

[5] Cottet S., « Freud et la clinique de Dieu », Mental, n° 43, juin 2001, p. 48.

[6] Cf. Freud S., « Actions compulsionnelles et exercices religieux », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 133-142.

[7] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », enseignement prononcé dans le cadre du département de l’université Paris 8, inédit.

[8] Article consultable en ligne à cette adresse :

https://psychaanalyse.com/pdf/Un_evenement_de_la_vie_religieuse_freud.pdf

[9] Miller J.-A., « Religion, psychanalyse », La Cause freudienne, n° 55, octobre 2003, p.13.

[10] Cottet S., « Freud et la clinique de Dieu », op. cit., p. 48.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux…, op. cit., p. 58.

[12] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 357.

[13] Ibid.

[14] Ibid., p. 358.

[15] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 44.

[16] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op. cit., p. 356.

[17] Miller J.-A., « Religion, psychanalyse », op. cit., p. 8.

[18] Lacan J., Le Triomphe de la religion, précédé de Discours aux catholiques, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 87.

[19] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux…, op. cit., p. 247.

[20] Miller J.-A., « Religion, psychanalyse », op. cit., p. 8.

 

 

 

 

Informations

Conférences à Rennes à la Maison des Associations à 15h  :

  • 27 janvier 2024 France Jaigu
  • 30 mars 2024 Eve Miller-Rose
  • 1er juin 2024 Dalila Arpin

Participation aux frais :
Présentiel : 10€ / 8€ (étudiants et demandeurs d’emploi)
Visioconférence : 15€

Soirées du mercredi à la Maison des Associations à Rennes à 21h  (Entrée libre) :

  • 13/12/23 « Le Dieu freudien »
  • 17/01/24 « Lacan, le triomphe de la religion »
  • 13 mars 2024 « Le retour du religieux »
  • 15 mai 2024 « Religion, psychanalyse : rien en commun ? »

 

Contact

Renseignements : BureauRennes@acfvlbrennes.fr