Emmanuel Provost
Publié en 1846, Le Double surprend par son atmosphère hallucinatoire où affleurent déjà plusieurs thèmes majeurs de l’œuvre de Dostoïevski : l’humiliation, le regard des autres, la honte. Comment la figure du double révèle-t-elle que le secret n’est pas ce que le sujet cache, mais ce qui lui échappe radicalement ? Goliadkine, le personnage principal du roman, ne dissimule ni crime ni complot. Le secret est ici d’une autre nature : un point obscur qui finit par revenir dans le réel sous une forme autonome et menaçante.
Un double étrangement inquiétant
Dès l’ouverture, quelque chose vacille. Goliadkine se regarde longuement dans un miroir, puis ouvre un tiroir contenant une liasse de billets, « objet de tant de secrets espoirs [1] ». Le secret apparaît immédiatement comme un noyau intime lié au désir et à la reconnaissance sociale – la faille est là avant même l’apparition du double. Après une humiliation subie en société, surgit « un nouveau M. Goliadkine [2] », d’abord accueillant, bientôt rival, puis inquiétant. Ce double va matérialiser ce que le sujet ne peut reconnaître de lui-même : ambition, orgueil blessé. Chez Dostoïevski, le secret prend ainsi une portée existentielle : il désigne le point de division intérieure où le sujet se trouve désarrimé.
Freud permet d’éclairer cette logique. Pour lui, l’Unheimlich [3] ne vient pas de l’absolument étranger, mais du familier devenu inquiétant. Le double n’est pas une figure monstrueuse venue du dehors : il est ce qu’il y a de plus proche, et pour cette raison même de plus troublant. Le secret se loge ainsi au cœur du familier lui-même.
La part extime du secret
Mais l’abord du secret dans le roman apparaît comme plus radical encore. Le double peut se lire comme l’irruption dans le réel de ce qui n’a jamais pu être symbolisé. Le secret devient un point d’opacité irréductible. Il est la figure de ce qu’il y a de plus intime et pourtant de plus étranger, ce que Lacan permet de penser sous le nom d’extimité [4]. Le sujet se trouve dès lors dépossédé de son image : quelque chose de lui-même lui échappe et vient désormais le regarder.
Dès lors, la réalité entière se transforme en un réseau d’allusions, de signes et de menaces. Le secret n’est plus seulement en lui : il est supposé à l’Autre. La faille se lit aussi dans la parole. Plus Goliadkine cherche à se justifier, plus il parle, la parole se défait. Le secret ne prend donc pas la forme du silence, mais celle d’une parole excessive, anxieuse, incapable d’atteindre ce qui la cause. Tout ce qui aurait pu demeurer enfoui dans l’intériorité du sujet surgit désormais au-dehors sous la forme d’une présence autonome et menaçante. Tout ce qui aurait pu rester caché devient visible.
Le secret n’est donc pas une vérité cachée qu’il suffirait de dévoiler. Il désigne un reste irréductible, insaisissable, qui échappe au sujet et que le double vient incarner. Le double tourne autour de ce point opaque. Il l’incarne sans jamais le résoudre.
[1] Dostoievski F., Le Double, Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits », décembre 2006, p. 5, disponible sur internet.
[2] Ibid., p. 145.
[3] Cf. Freud S., L’Inquiétante étrangeté, Paris, Folio Essais, 1985, p. 215.
[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 249.
© Photo(s) : Conflicted, Jana Büttner